Jeudi 27 mars 2025 à 17h44
Londres, 27 mars 2025 (AFP) — Mohammed Hussein Mohammedie n'avait que 19 ans lorsqu'il a quitté l'Irak et tenté la périlleuse traversée de la Manche en novembre 2021. Il est mort, comme 26 autres migrants, après le naufrage du canot pneumatique sur lequel il avait embarqué.
"Il voulait être différent, il voulait être courageux", a déclaré son père dans un enregistrement audio diffusé devant une commission d'enquête publique britannique qui a achevé jeudi ses auditions sur ce drame.
La famille du jeune homme, originaire d'Iran et réfugiée en Irak, était confrontée à de grosses difficultés financières, a aussi indiqué le père, Hussein Mohammedie, pour expliquer la volonté du fils de quitter ce pays.
Au moins 27 personnes sont mortes dans le pire naufrage de migrants dans la Manche, le 24 novembre 2021. Seules deux ont survécu. Quatre sont toujours portées disparues.
Ce naufrage de l'embarcation partie d'une plage près de Dunkerque (nord de la France) avait engendré une montée de tension entre Paris et Londres, qui s'en renvoyaient la responsabilité.
De nombreuses victimes étaient des hommes jeunes venant du Kurdistan irakien. Au moins sept femmes et deux enfants comptent aussi parmi les morts.
Dans la salle de conférence du centre de Londres où se sont tenues les auditions de cette commission d'enquête -- qui travaille en parallèle des procédures judiciaires françaises --, ont été diffusés mercredi et jeudi les témoignages de membres des familles des victimes.
- "Coeur brisé" -
Après le naufrage, Hussein Mohammedie a parlé avec l'un des deux survivants. "Il m'a dit que si les secouristes étaient venus à son aide une demi-heure plus tôt, mon fils serait en vie aujourd'hui".
"Cela, je ne peux pas le supporter et je ne pourrai jamais le pardonner", a-t-il dit. "Pourquoi n'ont-ils pas été secourus?"
Mhabad Ali Ahmed était mère de deux enfants, originaire d'Erbil, au Kurdistan irakien. Elle avait entrepris cette traversée pour retrouver son mari au Royaume-Uni. Mais quand les secours sont arrivés, elle était déjà morte, à cause du froid.
"Cela me brise le coeur de l'imaginer seule et effrayée, attendant dans l'eau glacée une aide qui n'est jamais arrivée", a témoigné sa mère, Bayan Hemedemin Saleh Ahmed.
Selon un avocat intervenant dans l'enquête publique, Rory Phillips, malgré leurs appels de détresse, les migrants "ont été laissés dans l'eau pendant plus de douze heures sans être secourus".
Comme beaucoup de victimes, Shakar Ali Pirot est parti de chez lui par dépit, après avoir échoué à trouver un emploi au Kurdistan.
"Si Shakar avait eu un avenir au Kurdistan, il ne serait pas parti", a déploré son frère Shamal. Shakar est désormais enterré en Irak à côté de son ami Serkawt Pirot Mohammed, une autre victime originaire de la ville de Ranya.
- "Aucune information" -
Pour certaines familles, le calvaire n'est pas terminé. Zanyar Mustafa Mina est l'une des quatre victimes dont le corps n'a pas été retrouvé.
Son père déplore le manque de communication de la part des autorités françaises et britanniques sur les recherches. "En trois ans, on ne nous a donné aucune information", affirme Mustafa Mina Nabi.
"Parfois je me prends encore à croire qu'il pourrait être dans un hôpital ou dans une prison quelque part".
Le père de Pshtiwan Rasul Farkha Hussein, autre disparu, dit que sa famille attend toujours qu'il "revienne". "Je dois avoir de l'espoir, sinon je ne survivrai pas", dit-il.
Niyat Ferede Yeshiwendim, 22 ans, a été enterrée à Lille, dans le nord de la France, après le naufrage.
Elle était étudiante en pharmacie en Éthiopie avant que la guerre du Tigré n'éclate en 2020, la contraignant à fuir.
"Nous avons besoin de comprendre ce qui s'est passé et pourquoi Niyat n'a pas été secourue", dit son frère Morris. "Nous avons besoin de faire notre deuil (...) ce qui est impossible tant que nous ne savons pas la vérité".
L'enquête publique se concentre sur le rôle des autorités britanniques. Un rapport est attendu cette année, qui pourrait contenir un certain nombre de recommandations.
Depuis ce naufrage, le nombre de traversées de la Manche a augmenté. L'année dernière, plus de 36.800 personnes sont arrivées au Royaume-Uni sur des embarcations de fortune, soit 25% de plus qu'en 2023.
La semaine dernière, deux personnes sont encore mortes en tentant la traversée.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.