Mardi 25 mars 2025 à 18h14
Istanbul, 25 mars 2025 (AFP) — Le masque noir remonté sous les yeux, pull jaune citron aux couleurs de son université, Nisa est venue "défendre la démocratie" en Turquie qu'elle juge "en danger".
Elle a bravé son appréhension pour se joindre mardi soir au défilé de milliers d'étudiants dans le parc de Maçka, à Istanbul, au septième jour de contestation à travers la Turquie.
Un choix symbolique que ce grand espace vert en pente, officiellement dénommé "parc de la démocratie de Maçka".
Pour toute cette génération de vingtenaires, née sous le pouvoir AKP de Recep Tayyip Erdogan, cette mobilisation est une première.
Leurs parents ont connu la vague de protestation de Gezi en 2013, partie d'Istanbul et qui s'était répandue dans le pays pendant plusieurs semaines, demeurant pour eux une référence, brandie dans les rassemblements, et pour le chef de l'Etat, une hantise.
Le mouvement s'est enclenché suite à l'arrestation le 19 mars du maire d'opposition d'Istanbul, Ekrem Imamoglu, incarcéré dimanche pour corruption.
Depuis, chaque soir, des dizaines de milliers de manifestants que les autorités qualifient de "provocateurs" convergent vers la municipalité.
Plus de 1.400 personnes ont été arrêtées dans le pays -- où les rassemblements ont été interdits à Ankara, Istanbul et Izmir --, parmi lesquelles une dizaine de journalistes qui couvraient les manifestions, dont un de l'AFP.
-"Cachez vos visages" -
Tous les jeunes présents l'affirment: la mobilisation va bien au-delà du cas d'Ekrem Imamoglu et de son parti, le CHP, première force d'opposition.
"La République est en danger depuis l'arrivée d'Erdogan au pouvoir il y a plus de vingt ans", dénonce Nisa.
"On ne peut pas s'exprimer librement", poursuit la jeune fille qui, comme pratiquement tous ses camarades, refuse de donner son nom complet.
"Bien sûr que j'ai peur de la police", confirme un jeune homme de vingt ans, visage caché sous le masque noir et blanc du film "V pour Vendetta" et qui se fait appeler Ahmet.
Echarpes tricotées main, foulards, chemises... n'importe quel textile fait l'affaire pour cacher leurs traits aux policiers déployés autour du parc.
Lors d'une AG mardi après-midi à l'université de Galatasaray, les organisateurs de la manifestation ont donné des consignes: "ne montrez pas vos visages, ne publiez pas de photos à visages découverts" sur les réseaux sociaux.
Dans la cour d'un campus de l'université technique d'Istanbul, mardi matin, Adanil Güzel, 19 ans, boucles noires et multiples anneaux aux oreilles, revendique en revanche fièrement son nom.
"Je n'appartiens à aucun parti mais j'ai toujours été dans la rue, comme fille, comme queer et comme Kurde".
"Je veux me battre parce que mes droits n'ont jamais été garantis", martèle-t-elle.
Depuis Gezi, les derniers à descendre dans les rues sont les femmes pour le 8 mars et les LGBTQI+ pour la Marche des fiertés.
- "Résistons" -
"Les organisations de jeunesse ont toujours compté dans notre histoire depuis l'avènement de la République. C'est notre responsabilité historique en tant que jeunes de descendre dans la rue", juge pourtant Kerem Gümre, 23 ans, qui avoue avoir abandonné les études de droit, "auxquelles il ne croyait plus, pour faire de l'économie".
Au-dessus de leurs têtes, les jeunes qui remontent le long du parc, sous les pancartes de leurs universités, agitent les drapeaux frappés du portrait de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République -- et du Parti républicain du peuple.
"Nous sommes les soldats de Mustafa Kemal!", "Résistons, : nous finirons par gagner !", scandent-ils.
Ou encore: "C'est l'année de la révolution pas celle de la famille" proclamée par le président Erdogan, que les étudiants raillent, l'accusant d'avoir falsifié son diplôme universitaire.
L'université d'Istanbul a annulé le diplôme de M. Imamoglu la semaine dernière, à la veille de son arrestation, mettant un obstacle supplémentaire à sa candidature à la présidence.
Depuis, le maire d'Istanbul a été investi dimanche par son parti comme le candidat du CHP à la prochaine échéance présidentielle, prévue en 2028.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.