Pour Kouchner, la route de Washington passe par Bagdad


Lundi 20 août 2007 | Par CHRISTOPHE AYAD

Première visite d’un ministre français depuis l’opération américaine en Irak en 2003.

Au moins autant que le barbecue offert par la famille Bush à Nicolas Sarkozy, dans sa villégiature de Kennebunkport, une image résume la nouvelle lune de miel franco-américaine : celle d’un avion officiel français se posant, hier en fin d’après-midi, sur le tarmac de l’aéroport de Bagdad avec à son bord le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner.

Solidarité.  Préparée dans le plus grand secret, montée comme une opération commando, cette visite, qui devrait durer quarante-huit heures, est la première d’un ministre français depuis l’invasion américaine, en avril 2003, à l’origine de la longue brouille entre Paris et Washington. C’est même la première d’un chef de la diplomatie française depuis… celle de Roland Dumas, en 1988, peu après le gazage du village kurde de Halabja par l’armée de Saddam Hussein.
Ce voyage, qui a pour objectif d’exprimer un message de solidarité au peuple irakien et de soutenir le processus de réconciliation nationale, selon des diplomates français, marque une nette rupture avec la diplomatie menée par le duo Chirac-Villepin. Opposé avec véhémence à l’intervention américaine, Paris avait décidé de ne pas s’impliquer dans la gestion des conséquences d’un désastre annoncé. Et ne ratait pas une occasion de demander un calendrier de retrait des forces américaines. Alors que la pression s’est déplacée aux Etats-Unis, où les appels à rapatrier les boys se font de plus en plus pressants, Kouchner devrait abandonner cette antienne de la diplomatie française. Au printemps 2003, il avait été l’un des rares à souhaiter le renversement de Saddam Hussein.

Tâchant de «minimiser» un geste qui ne manquera pas d’apparaître comme un inutile alignement sur Washington, l’entourage du ministre assure que l’idée de cette visite a germé dès sa prise de fonction et qu’elle n’a pas été discutée entre George W. Bush et Nicolas Sarkozy le 11 août. Washington et les Européens ont évidemment été prévenus de cette visite, mais pas les voisins de l’Irak, comme l’Iran ou l’Arabie saoudite.

On prend soin aussi, à Paris, d’inscrire cette visite dans la foulée de la résolution 1770 du Conseil de Sécurité, qui autorise les Nations unies - assez réticentes - à s’impliquer davantage en Irak. Kouchner débarque, en effet, à Bagdad quatre ans jour pour jour après l’attentat contre l’ONU, qui avait coûté la vie au représentant spécial, Sergio Vieira de Mello, et à 21 fonctionnaires des Nations unies, dont plusieurs proches collaborateurs de Kouchner au temps où il était haut représentant de l’ONU au Kosovo. Il en a profité pour déposer une gerbe à leur mémoire dans la zone verte, le quartier sécurisé de Bagdad.

Chaos.  Sans prétendre faire la différence, ni même venir avec des propositions précises d’aide ou de coopération, Kouchner veut appliquer la méthode expérimentée au Liban : aller sur place, écouter toutes les parties prenantes au conflit, ensuite seulement proposer. Mais que formuler dans l’actuel chaos irakien ? Ni la situation sécuritaire, ni le processus politique ne semblent pouvoir connaître d’amélioration à court terme : la semaine dernière, l’Irak a connu son attentat le plus meurtrier (plus de 400 morts appartenant à la petite communauté yézidie) et le gouvernement de Nouri al-Maliki, paralysé depuis plusieurs mois, a vu le départ des partis sunnites et de la faction chiite de Moqtada al-Sadr.

Le ministre affiche donc des ambitions modestes et compte insister auprès des autorités irakiennes sur la nécessité d’inclure un maximum de forces politiques et confessionnelles au gouvernement.

Le Quai d’Orsay prend soin de préciser que c’est le président irakien, Jalal Talabani, qui a invité Bernard Kouchner et non le leader kurde. Précision utile étant donnée la proximité passée de Bernard Kouchner avec la cause kurde, sujet hautement sensible dans un pays au bord de l’éclatement.