Publications


Bulletin complet

avec revues de presse

Bulletin N° 339 | Juin 2013

 

 

KURDISTAN D’IRAK : LE MANDAT DE MASSOUD BARZANI PROLONGÉ DE DEUX ANS

Le 26 mai dernier, alors que Massoud Barzani prononçait un discours pour commémorer le soulèvement du 26 mai 1976, quand, avec son frère Idris, il avait repris le flambeau de la résistance contre l’Irak du Baath, après l’effondrement de l’insurrection menée par son père, Mustafa Barzani, le président du Kurdistan d’Irak avait répondu à ses détracteurs au sujet du référendum controversé portant sur l’approbation de la constitution.

L’opposition l’accuse en effet de chercher à briguer un troisième mandat ou, à tout le moins, de rallonger considérablement son second mandat. Massoud Barzani a rappelé que le projet de constitution a été approuvé en 2009 par 36 partis politiques de la Région et 96 parlementaires contre une seule voix défavorable.

« Récemment nous nous sommes exprimés de façon très souple sur la question. Nous avons demandé à tous les partis de nous faire part de leurs remarques et commentaires sur la constitution, mais nous n’avons reçu aucune réponse positive. Il semble que certains partis, qui disent refuser le changement de régime parlementaire actuel en un régime présidentiel, n’ont pas étudié attentivement le projet écrit, tel que le premier article qui énonce que le système de gouvernement dans la Région du Kurdistan est parlementaire. Je pense que leur opposition se fonde sur des motifs politiques. »

Revenant sur les raisons de ce référendum tardif, Massoud Barzani a expliqué que son gouvernement avait « essayé » de l’organiser en parallèle avec les élections de juillet 2009, mais que la commission électorale irakienne avait donné un avis défavorable. Par la suite, les diverses « crises » entre le Kurdistan et l’Irak avaient empêché sa tenue. « Nous avons insisté sur la tenue d’un référendum parce que nous croyons que c’est le droit du peuple de décider et que le président de la Région du Kurdistan n’a pas l’autorité pour approuver la constitution, car c’est au peuple de décider. » Et Massoud Barzani d’appeler tous les partis de la Région à ne pas s’opposer aux droits des citoyens de « choisir leur constitution ».

Mais l’opposition a continué de tempêter pour que la constitution soit amendée au lieu d’être votée en l'état, avançant le fait que la décision de tenir un référendum pour faire approuver les textes relève des prérogatives du Parlement et non de la Présidence seule, en accord avec le gouvernement et la Commission électorale.

L’UPK s'est faite discrète tout le temps de la crise, ce qui n’a pas empêché le porte-parole du PDK d’annoncer à sa place que le parti de Jalal Talabani « soutenait » la présidence de Massoud Barzani. Il indiquait également que son propre parti était aussi « prêt » à signer un accord « stratégique » avec Gorran, le principal mouvement d’opposition.

Finalement, à la mi juin, Massoud Barzani soumettait le problème au parlement, en demandant auparavant à tous les partis politiques d’envoyer un projet de constitution avec leurs remarques et suggestions, lesquelles seraient remises au Parlement qui aurait à approuver ou non la version finale.

Les partis, cette fois, n’ont pas rechigné, et ont tous envoyé leurs copies. Mais immédiatement après, les deux principaux partis, le PDK et l’UPK, annonçaient qu’ils s’étaient entendus pour demander à ce que la date de l’élection présidentielle (fixée le 21 septembre, comme les législatives) soit repoussée, afin de rédiger entre temps une nouvelle loi électorale sur le renouvellement de la présidence, en plus des articles à réécrire dans la constitution. L

e 30 juin, les parlementaires kurdes ont commencé de débattre du report de 2 ans de l’élection présidentielle. Cette question a enflammé l'assemblée de façon inhabituellement violente, entre partis au gouvernement et l’opposition puisqu'une échauffourée a opposé physiquement des députés du parti Gorran à d’autres de l’UPK et du PDK. Les députés de Gorran ont crié à la fraude et à l’illégalité quand le président du Parlement a lu le texte visant à prolonger de deux ans l’actuel mandat de Massoud Barzani et le sien. S’en est ensuit un échange de coups, vite interrompu par l’arrivée de la police. Un député de Gorran, Abdullah Mullah Nuri, qui semble être à l’origine de l’affrontement, a alors été arrêté et Gorran a accusé les forces de l’ordre de partialité dans leur intervention. Cela n’a pas empêché l’extension d’être approuvée par le parlement, le 2 juillet.

TURQUIE : LE PROCESSUS DE PAIX SEMBLE PIETINER

Tout le temps des manifestations à Istanbul, la question de leur impact sur le processus de paix initié par le chef emprisonné du PKK, Abudllah Öcalan et le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan, a été débattue dans la presse ou entre responsables kurdes.

Mais comme il était prévisible, les provinces kurdes n’a pas bougé, même si des Kurdes, dont des responsables du BDP d’Istanbul ont pris part aux événements de Gezi Park et que le PKK a plusieurs fois déclaré que les violences policières allaient contre « le processus démocratique en cours ».

Mais ces déclarations de soutien au mouvement de Gezi Park n’ont eu aucune incidence sur le retrait en cours du PKK de Turquie. Le 13 juin, Selahattin Demirtaş, le co-président du BDP, annonçait, après une rencontre avec Abdullah Öcalan le 7 juin et une visite aux responsables de Qandil, que la première phase du processus était achevée et que devait commencer la seconde phase, celle de la démocratisation de la Turquie « Il n’y a aucun problème avec le retrait, aucune interruption, ni tension ni conflit. La première phase souhaitée par Öcalan dans son discours est complète. Maintenant il est temps de parler de la deuxième phase, il est temps de la mettre en pratique. »

Détaillant les réformes constitutionnelles et juridiques nécessaires, Demirtaş suggère un « pack démocratique mixte », qui mettrait fin à des lois contraires aux droits de l’homme, à des peines disproportionnées par rapport aux délits, à l’arbitraire des durées de détention, en concluant qu’il ne connaissait pas les intentions du gouvernement, mais qu’il fallait « au moins amender 100 articles ».

Mais l’optimisme affiché par le BDP sur le processus de paix n’est pas partagé par la guérilla. Ainsi le 20 juin, l’un de ses chefs, Murat Karayilan, a dénoncé le manque de pas concrets de la part du gouvernement turc et les opérations militaires qui se sont accrues dans les régions kurdes, ainsi que la construction de postes militaires. « L’État fait ce qu’il peut pour saboter le processus. Il se prépare à la guerre. C’est un sérieux problème pour nous. » Murat Karyilan a souligné que le PKK avait rempli tous ses engagements dans le processus mais que l’État n’avait, lui, rien fait en trois mois, et qu’un grand nombre de responsables politiques kurdes était toujours sous les verrous.

Le BDP a alors cette fois emboité le pas à Qandil dans ses critiques en pressant Ankara d’entamer les autres phases du processus de paix et le 22 juin, un autre responsable du BDP se faisait l’écho de l’insatisfaction de son parti après une rencontre avec le vice premier ministre Besir Atalay et le ministre de la Justice Sadullah Ergin. « Nous leur avons dit qu’il était important pour apaiser les inquiétudes de prendre des mesures concrètes et de faire une déclaration d’intention avant la fermeture du parlement. »

Mais le conseiller principal du Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan, loin de vouloir « apaiser » quoi que ce soit, a répliqué aux critiques du BDP en l’accusant d’exploiter les manifestations de Gezi Park : « Le BDP et le PKK essaient de profiter de cette occasion. Ils exercent des pressions sur le gouvernement via les incidents de Gezi. » Le conseiller Akdogan a aussi rejeté en des termes peu diplomatiques les accusations portant sur une recrudescence des activités militaires au Kurdistan de Turquie : « Ils ont tellement exagéré qu’ils ont fini par croire à leurs propres mensonges. »

Le 25 juillet, c’est Abdullah Öcalan lui-même qui sortait de son silence en annonçant que le processus de paix était entré dans sa deuxième phase, alors qu’il venait à nouveau de recevoir une délégation du BDP, dont Selahattin Demirtaş et Pervin Buldan. Le chef du PKK a dit espérer que « l’État évaluerait correctement ses propositions relatives à la seconde étape et en tirerait les bonnes conclusions. »

Mais les gestes de la Turquie se font attendre et le mois de juin a été plutôt mauvais pour la situation des Kurdes. Ainsi le 27 juin, la 6ème Haute Cour pénale de Diyarbakir a condamné neuf membres de l’Union des communautés kurdes (KCK) à un total de 105 ans et 8 mois de prison et à une amende de 74.880 lires turques. Chacun des accusés a été condamné à 6 ans et 3 mois de prison pour « crime commis au nom d’une organisation illégale dont ils ne sont pas membres », à 3 ans pour « possession de matériel dangereux », à 2 ans et 6 mois pour « dégradation de bien public », et à une amende de 8.320 lires chacun. Par contre, 23 autres membres du KCK ont été relaxés par décision de la Huitième Haute Cour pénale de Diyarbakir.

Auparavant, le 11 juin, un tribunal de Diyarbakir en charge d’enquêter sur le massacre d’Uludere (Roboski) où 34 jeunes contrebandiers avaient été tués par des bombardements, en décembre 2011, s’est déclaré incompétent et a transféré le dossier à un tribunal militaire, chargé donc de juger une bavure de l’armée, toute intention délibérée de tuer des civils ayant été déjà écartée au cours de l’enquête, en se fondant sur un rapport « secret ». Par contre, cinq cousins des jeunes victimes ont été, eux, accusés de tentative de meurtre pour avoir, dans leur colère, lancé des pierres au sous-préfet venu présenter ses condoléances au village.

De plus, les familles des victimes ont été condamnées par un autre tribunal de Diyarbakir à payer une amende d’un montant équivalent à 1300 euros pour s’être rendu plus tard sur les lieux du massacre, situé en zone irakienne, en traversant illégalement la frontière sur un trajet de quelques kilomètres, sans être passé par le poste-frontière situé à plus de 5 heures de route.

Mais l’incident le plus dramatique a eu lieu le 28 juin, quand les forces de sécurité turques ont tiré sur une manifestation organisée au village de Kayacik (Lice) pour protester contre la construction d’un poste militaire. Un jeune homme, Medeni Yıldırım, a été tué et six personnes blessées, dont une jeune fille de 16 ans. Le gouverneur de Diyarbakir, Cahit Kirac, a rapporté la version de l’armée, à savoir que 200 manifestants ont marché en direction du chantier pour incendier les tentes des ouvriers, que les soldats auraient tiré en avertissement et qu’une «émeute» aurait éclaté, mais que l’enquête était en cours. Deux jours plus tard, des manifestations étaient organisées par le BDP dans plusieurs villes, pour inciter le gouvernement à « faire sa part » dans le processus de paix.

SYRIE : INCIDENTS GRAVES À AMUDE ENTRE LE PYD ET DES MANIFESTANTS

Les forces kurdes du PYD sont de plus en en plus engagées dans une bataille externe face à l’Armée syrienne de libération (ASL), mais tentent aussi de réprimer une fronde interne de la part des Kurdes syriens soutenant le Conseil national kurde, et qui luttent contre la mainmise politique et militaire de ses forces Asayish et YPG. Sur le front contre l’ASL, après le refus, fin mai, des forces kurdes de laisser passer des milices arabes (et le bataillon kurde Salah ad Din) dans la montagne d’Afrin, pour leur permettre d’attaquer des villages alaouites, Afrin s’est retrouvé assiégée et sous embargo par l'ASL. Sa situation humanitaire est devenue très préoccupante, agravée par le grand nombre de réfugiés qui campent en ville, où ils peuvent, dans les bâtiments publics, surtout après les attaques de l’armée gouvernementale contre le quartier kurde de Sheikh Maqsoud à Alep : le manque de vivres et de médicaments se fait ainsi sentir. 

Comme c’est presque toujours le cas, des partis kurdes rivaux du PYD ont tout de même condamné l’attaque de l’ASL, leurs critiques vis à vis du PKK syrien ne les empêchant pas de se montrer peu enclins à laisser les zones kurdes investies militairement par les Syriens arabes, dont ils craignent, en plus des éléments islamistes, les pillages et les agressions contre des civils, ainsi que les représailles de l'armée gouvernementale. En contrepartie, les bataillons de l’ASL accusent tout autant les YPG de « violer les traités et accords » qui ne cessent de se conclure et de se défaire, depuis le début de l'année, mais aussi de fournir clandestinement les villages alaouites (avec qui la montagne d’Afrin est mitoyenne) en armes et en provisions.

Mais les incidents les plus graves, concernent, le mois dernier, des exactions et des attaques contre les membres de partis kurdes rivaux du PYD, qui rapportent régulièrement, depuis deux ans, des faits d’enlèvements et d’intimidations, et même des tortures et des meurtres. Ainsi, le 10 juin, le Parti démocratique du Kurdistan d’Abdulhakim Bashar a accusé le PYD d’avoir kidnappé 6 de ses membres, alors qu’ils faisaient route vers Afrin. Entre le 14 et le 17 juin, le même parti célébrait dans quelques villes kurdes l’anniversaire de la fondation, par Osman Sabri et Daham Miro, du Parti démocratique du Kurdistan syrien (PDKS) Ce parti ayant éclaté en 1965, entre le Parti démocratique du Kurdistan et le Parti démocratique kurde progressiste, que l’on dit être proche de l’UPK, ces deux mouvements se considèrent comme héritiers du PDKS. À cette occasion, le parti d’Abdulhakim Bashar, vu, lui, comme sympathisant du PDK de Barzani, a été attaqué lors des célébrations à Afrin : plusieurs dizaines de sympathisants ou membres du PYD ont fait un raid, armés de couteaux et gourdins, en dévastant la scène, interrompant ainsi l’événement.

Le 17 juin, d’autres enlèvements opérés par les YPG étaient rapportés par le site KurdWatch, notamment celui de Walat Isma’il al Umari (militant pour le Conseil national kurde), de Serbest Najjari (membre de la coordination des comités d’Amude) et de Dersim Adham ‘Umar, membre du bataillon Tahsin Mamo, force appartenant au parti Yekitî. Les trois hommes ont été arrêtés par les YPG au cours d’un raid de grande ampleur à Amude : des check-points avaient été installés autour de la ville, des habitations et des commerces fouillés, les media du PYD qualifiant ces fouilles et arrestations d’opération anti-drogue, alors que plusieurs mouvements de jeunesse appelaient Amude à des manifestations de protestation du 17 au 20 juin. Le PYD n’a pas cependant mis fin à cette série d’interventions et le 23 juin, c’était dans la région de Kobani qu’ils érigeaient des check-points, en cernant le village de Tall-Ghazal.

C’est alors qu’un villageois et son fils, Haywai et Mustafa Abdhu Hammu, qui ne s’étaient pas arrêtés au check-point avant leur village ont été tués par les YPG qui ont fait feu, tirant ensuite sur d’autres personnes qui s’étaient portées au secours des deux victimes et faisant six blessés. Un militant hostile au PYD a déclaré à KurdWatch que le village où a lieu l’exécution était depuis longtemps « une épine dans le flanc du PYD », car il fait partie de ces quelques lieux non contrôlés par le PYD, pour la plupart sympathisants ou membres du Parti démocratique d’Abdul Hakim Bashar, ou du Parti Azadî ou du Mouvement pour le futur, des formations politiques hostiles au PYD. La même source a aussi indiqué que le PYD cherchait activement 4 villageois membres de ces divers partis.

Trois jours plus tard, le jeune Dersim Adham, arrêté à Amude et détenu par les Asayish du PYD, était relâché, tandis que les deux autres militants arrêtés en même temps que lui restaient en détention. Depuis ces raids des YPG, des manifestations contre le PYD étaient régulièrement organisées dans la ville, par des mouvements de jeunesse kurdes, qui soutiennent le Conseil national kurde, manifestations au cours desquelles ils réclamaient la libération de leurs camarades retenus par les Asayish du PYD. Le 20 juin, c’est même une forme de #OccupyGezi qui s’est mise en place à Amude, puisque des jeunes ont dressé des tentes en centre ville et ont commencé une grève de la faim. En riposte, le 21, le PYD a organisé une contre-manifestation dans la ville, et inévitablement, les cortèges rivaux se croisant, des supporters du PYD ont voulu attaquer l’autre cortège mais ils ont été maîtrisés par les Asayish qui ont pu éviter, cette fois, que cela ne dégénère. Le même jour, une manifestation à Kobanî réclamait que le PYD mette fin aux attaques contre les autres partis kurdes. Les manifestations pro-CNK et les raids du PYD se succédant, il était inévitable que cela tourne mal.

Le 28 juin fut donc une journée noire : déjà, tôt le matin, le centre d’un mouvement de jeunesse indépendant, Zelal, était brûlé, et un témoin a accusé des sympathisants du PYD d’en être les auteurs, ainsi qu’un véhicule des YPG d’avoir empêché que des gens éteignent l’incendie. Une menace de mort à l’encontre du directeur du centre, Rodi Ibrahim a été tracé sur un mur du local. Parallèlement, des locaux du centre pour femmes Ronî, à Qamishlo, ont été brûlés, au même moment, centre où la femme de Rodi Ibrahim est active.

Mais les affrontements les plus violents ont eu lieu plus tard en soirée, à Amude, et se sont terminés par un couvre-feu imposé à la ville par le PYD, après que des forces aient tiré sur une des manifestations qui s’y déroulaient, en faisant trois morts et des dizaines de blessés, selon les militants du CNK, tandis que le PYD affirmait que leurs combattants avaient été pris dans une embuscade par un groupe armé et que l’un d’eux était mort, ce que nient les sympathisants de la manifestation, dont le journaliste Massoud Akko, qui a déclaré à l’AFP qu’il ne croyait pas que les manifestants étaient armés. D’après le récit d’un autre journaliste local, vers 7 heures du soir, des centaines d’habitants s’étaient rassemblés dans les rues pour demander la libération des détenus du PYD. Les Asayish ont alors ouvert le feu, faisant six morts et une trentaine de blessés. Une video amateur qu’ils ont diffusée montrent des hommes en armes sur un pick up blanc tirer dans la foule, dont on entend les cris. On entend des tirs et la foule scander « shabiha »(milices pro Baath) à l’adresse des YPG.

Quoi qu’il en soit, le couvre-feu qui a suivi a bien été imposé par les Asayish du PYD. Nîshan Malle, autre activiste informant l’AFP par Internet, a indiqué que personne n’était admis à sortir et qu’il y avait des snippers partout. Ce couvre-feu et le manque de matériel médical a rendu les soins apportés aux blessés très difficiles.

Le Conseil national kurde a immédiatement condamné cet incident « honteux », « résultat de la division des Kurdes » et appelant à tous les efforts possibles pour éviter l’escalade. Le même appel à la retenue a été lancé par le Conseil national syrien.

Du côté d’Erbil, le président Massoud Barzani a tenu, dès le lendemain, une réunion d’urgence avec des représentants de partis kurdes syriens, pour mettre fin aux tensions. Mustafa Cuma, le leader du parti Azadî, a déclaré au journal kurde Rudaw que tant que le PYD ne mettrait pas fin à sa politique de coercition dans les régions kurdes, la situation des Kurdes de Syrie ne pourrait qu’empirer : « Les YPG se voient déjà comme étant un gouvernement. Mais notre peuple ne peut l’accepter. Ils voient les YPG comme un groupe politique et rien de plus.» Revenant sur les innombrables accusations d’intolérance et d’atteinte à la liberté d’opion que tous les partis du CNK relaient contre le PYD, Cuma a répété que le PYD voulait être seul à contrôler le Kurdistan de Syrie et ce, en dépit des accords d’Erbil qui, selon Cuma, sont juste utilisés par le PYD pour « promouvoir sa propre feuille de route et écarter les autres groupes kurdes ».

Le président du PYD, Salih Muslim, a continué de maintenir la version de l'« embuscade » par un groupe armé et a fait porter la responsabilité de l’attaque à la milice islamique Jabhat al Nusra, avec qui les YPG se heurtent fréquemment pour le contrôle des villes kurdes ou mixtes. Le PYD accuse aussi les autres groupes kurdes de soutenir l’ASL ou de se battre à leurs côtés pour certains bataillons.

Plus surprenant, le département d’État américain a publié un communiqué condamnant les actions des Asayish, et entérinant donc la version des manifestants d’Amude, qualifiés de « pacifiques ». Le communiqué parle de six morts, de dizaines de blessés et de 90 militants détenus. « Il n’y a aucune justification à ces attaques ni aux tentatives du PYD de réprimer la liberté d’expression et de manifestations en faisant taire ceux qui défendent pacifiquement la cause des droits de l’homme. Nous sommes consternés par les rapports sur les actes de torture sur détenus par le PYD et nous demandons la libération immédiate et sans condition de tous les militants emprisonnés. »

Alors que la Syrie est à feu et à sang depuis deux ans et que des accusations d’exactions très graves, voire de crimes contre l’humanité, fleurissent à l’encontre des forces gouvernementales syriennes et aussi de certaines milices de l’ASL, il peut paraître étonnant que les États-Unis se soucient à ce point des événements d’Amude, petite ville kurde restée jusqu’ici à l'écart des combats. Mais sans doute Washington n’allait-il pas laisser passer l’occasion d’épingler le PYD, plus proche des positions russes en Syrie que des siennes. Le 25 juin, l’ancien ambassadeur américain en Syrie, Robert Ford, a même présenté Abdul Basit Sayda (Kurde lui aussi mais du Conseil national syrien) comme seul représentant légitime des Kurdes syriens à la conférence de Genève, alors que Moscou soutient la Commission suprême kurde, une émanation du PYD mais aussi considéré comme un prête-nom pour les Kurdes collaborant avec le Baath.

Ripostant à cette condamnation, le PYD réitère sa version d’une attaque de Jabhat al Nusra, parlant de « conspiration » alors que ses forces faisaient route pour Qamishlo et que dans cette attaque, avaient péri des combattants des deux côtés et des civils.  Sur les arrestations, le PYD parle de « suspects » qui ont été ensuite relâchés, sauf les coupables : «Ces précautions ont été prises par les forces de sécurité kurdes afin de stopper le chaos et de restaurer la sécurité et la stabilité de la ville». Il rejette aussi les accusations de torture, en assurant que ses Asayish respectaient les droits de l’homme au cours de leurs interrogatoires. Et pour prouver ses dires, une video montrant l’interrogatoire en kurde de Dersim Adham, Walat Isma’il al-‘Umari  et de Serbest Najjari, arrêtés le 17 juin, a été diffusé sur les sites de media du PKK et du PYD, où l'on voit les détenus interrogés sur leurs identités et leurs activités politiques.

Or, après sa libération, Dersim Adham a accusé publiquement, au cours des manifestations, les Asayish de tortures, de mauvais traitements et parlant même d’auxiliaires « arabes » appartenant au Baath.

Pour le moment, et malgré l'optimisme affiché lors de la réunion des partis kurdes syriens avec Massoud Barzani, aucun accord n'a été trouvé entre le Conseil national kurde et le Conseil du peuple du Kurdistan occidental (qui gère le Kurdistan syrien au nom du PYD) : Les raids du PYD continuent, le CNK réclame toujours la libération de ses membres toujours emprisonnés (une cinquantaine) ; le PYD continue de dire que tous ces incidents sont un complot fomenté par la Turquie afin d'affaiblir ou d'empêcher la participation de la Commission suprême kurde à la conférence de Genève, tandis que les Conseil national kurde tente de s'entendre à cet effet avec le Conseil national syrien. Abdul Basset Sayda, l'ancien président du CNS a d'ailleurs tenu une réunion de 3 jours le 19 juin, à Erbil, avec des partis kurdes du CNK, en espérant obtenir aussi le soutien de Massoud Barzani à l’opposition syrienne arabe.

IRAN : IMMOLATIONS ET PROTESTATIONS PARMI LES YARSANS DE SAHNEH

Le 4 juin, un Kurde de la religion Yarsan, Hassan Razavi, s’est immolé par le feu dans la ville de Sahneh (province de Kermanshah), devant un bâtiment administratif. Il voulait protester contre les sévices infligés en prison à un de ses coreligionnaires, Keyumars Tamnak, détenu dans la prison de Hamadan, qui avait été forcé de raser sa moustache, ce qui est formellement proscrit par sa religion.

Hassan Rezavi, brûlé à 60% a été transporté à l’hôpital et mis sous surveillance policière. Aucun membre de sa famille n’a été admis à lui rendre visite.

Le lendemain, 5 juin, c’est Nimkard Tahari qui s’immolait devant le même bâtiment. Lui aussi transporté à l’hôpital, il n’a pas survécu à ses blessures. Il a été enterré le lendemain de sa mort, dans sa ville natale, Sahneh, sous surveillance des forces de sécurité. Malgré cela, un sit-in a été organisé devant le bâtiment officiel où a eu lieu les immolations durant deux heures, avant que la police les ne disperse par la force.

Le 17 juin, deux autres Yarsans s’immolaient aussi dans la ville de Sahneh, et les dirigeants de la communauté yarsan étaient soumis à des pressions et des menaces de la part des services de Renseignements.

Le député de la province de Kermanshah (qui compte la plus importante population yarsan) a envoyé une protestation officielle au ministre de la Justice et a présenté ses excuses à la population de Sahneh.

Les Yarsans ou Ahl é Haqq (Fidèles de Vérité) sont une minorité religieuse dont les adeptes sont très majoritairement kurdes (il y a aussi des Yarsan azéris). Ils sont régulièrement persécutés par les autorités iraniennes, enclines à les considérer comme « apostats », en plus d’être Kurdes.

CULTURE : SORTIE DU FILM ROBOSKI MON AMOUR

Un film documentaire sur les événements de Roboski (Uludere) est sorti en juin. Bülent Günduz présente son film au public dans ces termes : 

« Le 28 décembre 2011, l'aviation turque bombarde le village de Roboski, commune située dans le Sud-Est de la Turquie, près de la frontière de l'Irak, dans le district d'Uludere, tuant 34 Kurdes dont 19 enfants. Ils sont confondus, selon les autorités turques, avec un groupe de la guérilla du PKK. Pour le gouvernement turc, il s’agit d’une bavure, un prétexte qui n’a jamais convaincu l’opinion publique. D'autant plus qu'aucun reponsable civil ou militaire n’a encore été enjoint à rendre des comptes sur ce bombardement mortel.  Très touché par ce massacre, le réalisateur se rend à Roboski quelques semaines plus tard pour exprimer ses condoléances et partager la souffrance des familles. Un an après, il retourne au village avec la comédienne Handan Yildirim, pour assister à un rassemblement de commémoration sous le slogan « Que nos cœurs se transforment en pierres si nous l’oublions ».

Arrêtés par la police, ils parviennent difficilement à atteindre le village. Ils arriveront néanmoins à temps pour l'évènement.  Ils ont filmé leur périple, leur rencontre avec les villageois, endeuillés mais aussi très en colère. Par devoir de mémoire mais aussi et surtout pour rompre le silence assourdissant qui entoure ce crime resté jusqu'alors impuni.

Bülent Gündüz est né à Karayazi ((Kurdistan de Turquie) en 1976. Diplômé de l’Université Kahramanmaras comme ingénieur en travaux publics, il s'intéresse très vite au monde des médias et au métier de journaliste en particulier. Devenu reporter pour une radio locale de Bursa, sa passion ne le quittera plus. Il étudie le cinéma et le journalisme à Istanbul puis devient, pendant deux ans, journaliste pour la Chaine National 6. 

En 2001, il s'installe à Paris. En 2007, il publie un livre sur les médias turcs (Les soldats porteurs de micro, des généraux et les Kurdes) et devient journaliste pour un site d'actualités turques "aktuelbakis.com" et pour l’hebdomadaire turc « Yeni Özgür Politika » avec lesquels il collabore encore aujourd'hui. 

En 2010, il sort son premier film en tant que réalisateur et scénariste, EVDALE ZEYNIKE. Un documentaire sur la vie d'un dengbêj, un poète chanteur du XIXème siècle, qui a reçu de nombreux prix internationaux notamment le prix du "Meilleur premier film" et le "Prix du jury" au festival du film indépendant de New York en 2010.