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Bulletin N° 327 | Juin 2012

 

 

SYRIE : UN KURDE NOMMÉ À LA TÊTE DU CONSEIL NATIONAL SYRIEN

Succédant à Burhan Ghalioun c’est un Kurde qui a pris, au début de juin, la présidence du Conseil national syrien, considéré par les pays occidentaux et arabes comme la représentation légitime de l’opposition syrienne au régime du Baath. Abdel Basset Sayda n’est pourtant pas connu comme un politicien chevronné mais est réputé pour son intégrité. C’était, par ailleurs, le seul candidat à la succession de Burhan Ghalioun.

La démission de ce dernier est due à des querelles internes entre les différentes composantes de cette plate-forme hétéroclite, allant des Arabes laïcs aux Frères musulmans, en passant par des représentants de partis kurdes. Burhan Ghalioun était critiqué par les opposants et combattants de terrain, qui lui reprochaient de les laisser de côté dans les prises de décision, ainsi que d’accorder trop d’importance aux Frères musulmans. Les Kurdes ne pouvant être soupçonnés de collusion avec ces derniers, le choix d’Abdel Basset Sayda a peut-être rassuré les pro-laïcs et les minorités religieuses, à moins que les Arabes syriens des divers bords aient trouvé plus aisé de mettre un Kurde à leur tête, en raison de leurs propres rivalités, comme ce fut le cas en Irak quand le choix de la présidence s’est porté sur Jalal Talabanî, avec l’accord des principales factions sunnites et chiites, alors en pleine guerre civile. Enfin, cette nomination peut être vue également comme un geste des Arabes syriens en direction des Kurdes, dont beaucoup d’entre eux se méfient des Frères musulmans et sont réticents à rallier un mouvement soutenu par la Turquie.

S’adressant plus directement à ses compatriotes kurdes, Abdel Basset Sayda a affirmé que son élection était la « preuve évidente que les Syriens ont atteint un niveau élevé de maturité en mettant en priorité la citoyenneté, et qu’ils ont surmonté le fanatisme sectaire et les divisions que le régime peut tenter d’alimenter afin d’en arriver à une guerre civile. » Mais il a également critiqué l’attitude de certains groupes kurdes dans le passé, qui n’a servi qu’à les marginaliser au sein du CNS et à renforcer de la sorte le groupe des Frères musulmans. Dans un entretien accordé au site Internet Kurd.net, Abdel Basset Sayda a rappelé que les Frères Musulmans étaient « une composante de la société (syrienne). On ne peut purement et simplement les ignorer et les exclure de ce processus. »

Né en 1956 à Amude, Abdel Basset Sayda n’est affilié à aucun parti politique (ce qui a pu aussi favoriser son élection). Son handicap est d’être un pur intellectuel et non un politicien chevronné, docteur en philosophie passionné par l’étude des civilisations antiques et auteur de nombreux livres sur la question kurde en Syrie. Mais selon Anita McNaught, correspondante de la chaîne Al-Jazeerah en Turquie, le nouveau président a, dans ses premières déclarations, frappé les esprits par sa volonté d’inclure tous les éléments et participants de l’opposition syrienne : « Il a nommé tous les principaux acteurs, a rendu hommage aux gens emprisonnés, à ceux qui sont morts. Il a mentionné tous les groupes et a répété que leur rêve d’une Syrie pour tous n’était pas enterré. »

À peine nommé, le nouveau président du Conseil national syrien a appelé tous les responsables du régime baathiste à se retirer du pouvoir. Il a aussi adressé un message qui se veut rassurant envers les diverses minorités ethniques et religieuses de Syrie, qui craignent une future domination arabe et musulmane, en affirmant que « la nouvelle Syrie sera un État démocratique » et qu’il n’y aura pas de « discriminations ». Selon lui, l’intensité des massacres et des bombardements perpétrés par le régime montre que le Baath syrien joue là sa dernière carte et que la révolte syrienne entre dans une phase cruciale et « sensible ».

Abdel Basset Sayda s’est donné pour priorité affichée de rallier d’autres groupes d’opposants au Conseil national syrien et d’entamer des pourparlers avec des figures de l’opposition qui ne figurent pas encore au CNS afin de les y faire entrer. L’image du Conseil national syrien, surtout en raison de la position forte des Frères musulmans en son sein, souffre en effet d’une image « conservatrice » auprès de nombre d’opposants et notamment des jeunes Syriens. L’opposant kurde a également appelé les Nations Unies à une « action décisive » pour protéger les civils, en n’excluant pas le recours à la force, en demandant aux pays membres de « stopper cette machine à tuer », en ajoutant qu’au cas où les Nations Unies ne parviendraient pas à s’accorder sur ce point (notamment en raison des veto russe et chinois), des pays volontaires pourraient toujours mener une action en dehors de l’ONU.

TURQUIE : DES PROCÈS INIQUES ET DES ARRESTATIONS ARBITRAIRES SE MULTIPLIENT

En septembre 2011, un rapport de l’Associated Press indiquait que, depuis le 11 septembre 2001, un tiers des personnes accusées de terrorisme dans le monde étaient emprisonnées en Turquie, soit 12 897 personnes sur 35 117.

En marge de la 3ème session de l'Assemblée ordinaire des parlementaires du Conseil de l'Europe, le député BDP de Mersin, Ertugrul Kürkçü, membre de l'assemblée de la gauche européenne de Strasbourg, a fait, dans une conférence de presse, l’état des lieux de la répression judiciaire dans son pays, en déclarant que le nombre des détentions avait augmenté de 250% depuis 2002 (date de la venue de l’AKP au pouvoir), sans que la capacité d’accueil des prisons ait été augmentée, ce qui pose de sérieux problèmes de sécurité et d’insalubrité. Ainsi, le 16 juin, 13 prisonniers, âgés de 20 à 25 ans, sont morts dans l’incendie de leur prison à Urfa et 5 autres ont dû être hospitalisés, parce que des détenus, pour protester contre leurs conditions de vie, avaient mis le feu à leur matelas. Le lundi 18 juin, un autre incendie de protestation, dans la même prison, a nécessité 48 hospitalisations (dont celle de 38 détenus).

La prison d’Urfa, qui a une capacité d’accueil de 350 détenus, en contient actuellement 1057, et des cellules conçues pour 3 personnes reçoivent jusqu’à 30 détenus. L’eau y est rationnée et la chaleur, étouffante en cette saison, n’est combattue que par un seul ventilateur par cellule.

Dès le 19 juin, 84 prisonniers étaient transférés dans d’autres provinces comme Elazig, ou Diyarbakir et parfois à 1500 km de leurs proches, rendant les visites quasiment impossibles en raison de leur coût pour des familles aux revenus souvent très modiques. Ertugrul Kürkçü a donné le chiffre de 8 995 personnes détenues pour « activités terroristes », dont 9 députés, 16 maires, 442 membres de conseils municipaux, 500 étudiants, 100 journalistes, ainsi que divers intellectuels, universitaires, éditeurs, écrivains.

Les condamnations se multiplient et frôlent fréquemment l’absurde, voire le surréalisme. Ainsi, le 22 juin, la 8ème chambre de la haute Cour pénale d'Adana a condamné un sourd-muet, père de 6 enfants, pour « propagande terroriste », acceptant pour preuve le fait qu’il avait été arrêté avec un demi-citron en main,  alors qu'une manifestation se déroulait dans la ville (le citron est réputé pour atténuer l’effet des gaz lacrymogènes). Son avocat a bien essayé de démontrer que Mehmet Tahir Ilhan, qui, en plus d'être sourd-muet, est illettré, ne peut, de ce fait, qu'avoir des moyens de communication extrêmement limités pour faire de la propagande en faveur du PKK, si l'on suppose que la plupart des habitants d'Adana (et l’accusé lui-même) ne maîtrisent guère la langue des signes. Mais l'argument avancé par la défense de « de l'incapacité physique de commettre le crime dont on l'accuse » n'a guère touché le tribunal, qui s'est contenté de ramener la peine, initialement requise, de 25 ans de prison à 8 ans et 4 mois.

Dans tout le pays, plus de 600 étudiants et un millier de lycéens turcs, ont été arrêtés et emprisonnés ces derniers mois, ou bien exclus de leur établissement pour leurs opinions politiques. Cette répression contre les milieux estudiantins vient de franchir un nouveau seuil avec l’arrestation d’une étudiante kurde de nationalité française, venue étudier en Turquie dans le cadre du programme Erasmus. Depuis le 9 mai dernier, Sevil Sevimli est en effet détenue à la prison d’Eskişehir pour « collusion avec une organisation terroriste », soit le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple révolutionnaire (DHKP-C), un parti d’extrême-gauche interdit en Turquie.

Avant de venir en Turquie, Sevil Sevimli était étudiante à l’université de Lyon-II en information et communication. Elle est accusée d’avoir participé au défilé du 1er mai (manifestation légale) et à des sorties organisées par une association d’étudiants, d’avoir assisté à un concert du groupe Yorum et d’avoir collé une affiche qui militait pour la gratuité de l’enseignement. Son procès pour « terrorisme » et collusion avec Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple révolutionnaire (DHKP-C), un parti d’extrême-gauche, aura lieu à Ankara, sans qu’une date soit pour le moment fixée. Ses avocats n’ont pour le moment pas accès à son dossier, ce que permet la procédure « anti-terroriste », et l’ambassade de France n’a pas eu d’avantage de succès dans sa demande d’information. Même le courrier adressé par sa famille à la jeune fille est bloqué.

KURDISTAN D’IRAK : LES ROMS VEULENT ENTRER EN POLITIQUE

« Nous ne faisons pas que chanter et danser. Nous avons un patrimoine riche et ancien et, tout comme les autres, nous avons contribué au développement et à la reconstruction de la Région ». C’est en ces termes que Nayef Hamou, rom d’Irak, résume les nouvelles aspirations des Roms à être reconnus comme une minorité ethnique au Kurdistan, réclamant, entre autres, un siège de député qui leur serait réservé, afin de les représenter au parlement d’Erbil.

La présence des Roms au Kurdistan remonte à l’époque médiévale et, durant plusieurs siècles, ils ont vécu aux côtés des tribus kurdes, servant souvent de musiciens et de danseurs dans les fêtes et les noces. Leur nombre, comme celui des autres minorités, s’est accru au Kurdistan après 2003, en raison des persécutions qui ont frappé les minorités religieuses et ethniques dans tout l’Irak, hormis dans la Région kurde.

Ainsi, à Duhok, dans la zone résidentielle d’Adar, à environ 10 km de la ville même, près de 260 familles de Roms y vivent depuis 2008. Leur nombre total, dans tout le Kurdistan, pourrait s’élever à 31 000 selon les sources du Centre culturel rom Aluka. Interrogée par le journal Niqash, Nayef Hamou, qui vit à Duhok, explique que les Roms voudraient être représentés au Parlement et au sein des Conseils provinciaux, afin de pouvoir traiter les problèmes spécifiques que rencontrent les Roms, le manque d’écoles et le chômage, mais aussi la crainte de perdre leur culture.

« Nous avons nos propres traditions, que nous respectons, expose Fahima Fattam, qui vit aussi à Adar, mais beaucoup d’entre elles – comme la langue, les costumes, les coutumes mariales – vont disparaître si nous ne faisons pas plus d’efforts pour les préserver. L’avenir du mode de vie des Roms est incertain.»

Mais la Région kurde offrant sécurité et liberté d’association et d’expression aux minorités, les Roms ont pu commencer de s’organiser entre eux, sans attendre d’aide gouvernementale. Ainsi, ils ont formé un « haut-comité » avec des représentants de leurs communautés de Duhok, d’Erbil et de Suleïmanieh, lequel a envoyé des équipes dans les trois provinces afin de recenser, six mois durant, l’importance numérique de leur communauté. Younis Tahir, qui dirige le Centre culturel Aluka, avance le chiffre de 31 145 Roms vivant dans ces trois provinces. Si ce chiffre est exact, il indique un fort accroissement de la population rom au Kurdistan, laquelle s’élevait, selon des estimations plus anciennes, à environ 25 000.

Selon Younis Tahir, l’accroissement de la population rom au Kurdistan tient à deux facteurs : le taux de natalité très élevé propre à leur communauté et un afflux de réfugiés fuyant les régions irakiennes, en raison des attaques d’extrémistes et des milices islamistes ou nationalistes arabes. Enfin, cette immigration a bénéficié de la bienveillance du Gouvernement kurde, qui a pris des mesures pour les accueillir et les persuader de s’installer dans des résidences fixes.

Jusqu’ici, les Roms installés de longue date au Kurdistan, s’ils s’engageaient en politique, rejoignaient les deux grands partis kurdes, le PDK et l’UPK, suivant en cela le reste des minorités au Kurdistan. Mais la politique de soutien culturel et linguistique, et même de quota dans les représentations au sein des institutions politiques, envers les chrétiens ou les yézidis, adoptée par le GRK a donné l’idée aux Roms de s’organiser de la même façon.

« Les Roms doivent s’adapter aux évolutions qui ont lieu partout dans le monde et ainsi, ils devraient bénéficier des changements politiques survenus au Kurdistan », explique Mohammed Biro, un autre leader rom vivant à Adar. « Notre communauté a beaucoup souffert, par manque d’un mode de vie stable. Et cela nous a apporté pauvreté, illettrisme et ignorance. Maintenant, nous en sommes encore à vivre en mendiants alors que nous voyons d’autres groupes minoritaires au Kurdistan d’Irak bénéficier des changements économiques et politiques. »

Mais selon Byar Baffi, un sociologue vivant à Zakho, le peuple rom a aussi besoin de réformer sa propre société afin de pouvoir améliorer sa condition. Ainsi, certaines traditions sont plutôt dommageables, comme celle de marier de jeunes adolescents. Mais il est vrai aussi qu’ils ont traversé de longues périodes de persécution qui les ont maintenu dans les couches les plus basses de la société : « L’ancien régime irakien a joué un rôle dans leur affaiblissement social et économique. Les Roms n’avaient pas droit à la nationalité irakienne et cela leur causait des problèmes pour s’inscrire dans les écoles ou pour obtenir les emplois offerts par le gouvernement. »

Les Roms souffrent aussi, en Irak comme partout dans le monde, des préjugés négatifs et des stéréotypes qui collent à l’image de ce peuple, même si, selon Byar Baffi, ils ont connu, eux aussi, de profonds changements sociaux. Et le fait de les regrouper entre eux, un peu à l’écart des villes, et loin des autres communautés, n’aide pas à faire évoluer les mentalités concernant ces préjugés.

Mais les Kurdes ne voient pas d’objection à ce que les Roms, comme les autres groupes minoritaires, entrent à leur tour en politique. Biyar Tahir Doski, qui dirige le bureau de la Haute Commission électorale de Duhok, affirme que leur participation est la bienvenue si elle respecte le cadre légal des élections irakiennes » c’est-à-dire avoir la nationalité irakienne « et tous les documents officiels nécessaires pour participer aux élections » ce qui, en raison des discriminations de l’ancien régime, pouvait poser problème tant que leur situation n’était pas régularisée au niveau national, mais le gouvernement kurde leur a fourni des papiers.

Des initiatives locales avaient, par ailleurs, déjà eu lieu au Kurdistan pour améliorer le sort des Roms. Ainsi, en 2010, s’était ouverte à Suleïmanieh, la première école pour les Roms de la ville, enfants et adultes, école « sous la tente » dont les professeurs, des Kurdes bénévoles touchés par leur sort, suivaient les déplacements de leurs classes dans la Région.

IRAN : MORT D’UN PRISONNIER POLITIQUE KURDE, UN AUTRE DANS UN ÉTAT DE SANTÉ ALARMANT

Plusieurs organisations pour les droits de l'homme et la démocratie en Iran ont annoncé la mort, le 4 juin dernier, de Mohammad Mehdi Zalyeh, un militant kurde emprisonné depuis 18 ans, dans les prisons d'Ourmiah et de Karaj Gohardasht. Très malade des poumons, il n'avait pas accès aux soins médicaux que son état de santé requérait depuis des années et il n'a été transporté qu'à l'ultime fin à l'hôpital de la prison de Karaj Rajai. En février 2011, des prisonniers de Karaj Gohardasht s'étaient mis en grève de la fin pour protester contre les cellules d'isolement, et Mohammad Zalyeh avait alors été transféré de sa cellule d'isolation pour un quartier de haute sécurité.

Par ailleurs, la grève de la faim d’un autre prisonnier kurde, condamné en 2007 à 10 ans de prison pour « propagande contre la république islamique », Mohammad Sadiq Kabouvand, se poursuit depuis le 16 mai dernier. Plus de 350 militants politiques, syndicalistes et journalistes iraniens ont appelé le Haut Commissariat des droits de l’homme à l’ONU, Napi Pillay, à intervenir en sa faveur. Les signataires de cette pétition insistent sur l’état de santé critique de Mohammad Sadiq Kabouvand, un journaliste et militant pour les droits de l’homme, en grève de la faim depuis que les autorités pénitentiaires lui refusent une permission de sortie pour rendre visite à son jeune fils malade. Il est demandé au Haut Commissaire des droits de l’homme de soutenir Kabouvand dans sa demande de sortie temporaire ainsi que de lui permettre d’avoir accès à une assistance médicale. En mai dernier, déjà, le porte-parole du Département d’État américain avait appelé le gouvernement iranien à relâcher Mohammad Sadiq Kabouvand, ainsi que 90 autres journalistes actuellement emprisonnés en Iran.

HISTOIRE: MEMORANDUM D’UNE RENCONTRE SECRÈTE ENTRE KISSINGER ET LE MINISTRE IRAKIEN DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES À PARIS

Kenneth W. Stein, professeur d’histoire contemporaine du Moyen Orient et de sciences politiques, qui enseigne à The Institute for the Study of Modern Israel à Emory University, auteur de Heroic Diplomacy: Sadat, Kissinger, Carter, Begin and the Quest for Arab-Israeli Peace (Routledge, 1999), a publié, sur le site Internet The Middle East Quarterly, un memorandum d’une rencontre datant du 17 décembre 1975, qui eut lieu à l’ambassade irakienne à Paris, entre Sadun Hammadi, alors ministre des Affaires étrangères d’Irak, et Henry Kissinger, alors de passage dans la capitale. Cette prise de contact est un tournant dans la politique américaine envers l’Irak, alors que toutes relations diplomatiques avaient été officiellement rompues en 1967, après la guerre des Six-Jours. Il est à noter que dans ses mémoires, parues en 1999, Henry Kissinger ne mentionne pas cette rencontre, qu’il a lui-même sollicitée, mais elle s’inscrit dans le contexte de la réconciliation (provisoire) entre l’Iran du Shah et l’Irak au sujet de leur conflit frontalier du Chatt Al Arab.

L’Irak étant proche de Moscou, la CIA et l’Iran soutenaient la résistance kurde du général Mustafa Barzani. Mais après l’accord entre les deux pays, le soutien irano-américain aux Kurdes n’avait plus lieu d’être.

Henry Kissinger commence par affirmer sa volonté de normaliser les relations des Etats-Unis avec le monde arabe, quelles que puissent être leurs divergences. Le principal obstacle présenté par le ministre irakien est l’existence d’Israël, accusé d’être « une menace directe » contre l’Irak, en raison de sa puissance militaire et des « armes sophistiquées » fournies par les USA, et surtout de la menace nucléaire qu’Israël fait peser sur la région. Henry Kissinger répond que le droit à l’existence d’Israël n’est pas négociable pour son pays mais que les Américains peuvent « réduire sa taille à des proportions historiques », soit abandonner le projet de « Grand Israël ». Il affirme aussi qu’Israël n’est pas une menace sérieuse pour le monde arabe et prédit que « dans dix ou quinze ans, Israël sera comme le Liban – en lutte pour son existence, sans aucune influence dans le monde arabe. » Il redit que les Américains sont prêts à normaliser leurs relations avec l’ensemble des États arabes, à l’exception de la Lybie, et qu’ils veulent la survie d’Israël mais sans vouloir dominer la région.

Sur la question palestinienne, Henry Kissinger affirme que « l’identité palestinienne doit être reconnue » d’une façon quelconque, sans exclure l’existence d’un État palestinien ni la reconnaissance de l’OLP, mais qu’il faut être prudent et avancer pas à pas, en invoquant l’hostilité de beaucoup d’Israéliens et notamment de la presse israélienne envers sa politique.

Sadun Hammadi aborde enfin la question kurde, en invoquant le soutien des Etats-Unis, notamment armé, à la révolte de Mustafa Barzani. La réponse de Henry Kissinger est alors dénuée de toute ambiguïté et cette aide américaine envers les Kurdes est par deux fois dénoncée comme étant du « passé » :

« Kissinger: Quand nous pensions que vous étiez un satellite soviétique, nous n’étions pas opposés à ce que l’Iran faisait dans la région kurde. Maintenant que l’Iran et vous avez résolu (votre conflit), nous n’avons plus aucune raison de faire quoi que ce soit. Je peux vous dire que nous ne sommes engagés et ne nous engagerons dans aucune action contre l’intégrité territoriale de l’Irak. »

Peut-être peu convaincu, avant et après avoir abordé la question libanaise, le ministre irakien revient deux fois sur la question kurde, qu’il qualifie de « problème d’importance vitale » pour l’Irak et refait dire à Henry Kissinger que le soutien américain cessera, ce que reconfirme Henry Kissinger :

– Je peux vous l’assurer. Il n’y aura aucun souci. On ne peut pas agir sur le passé.

– Pas toujours, répond le ministre, (et l’entretien s’achève sur ces mots).

Commentant le memorandum de cette rencontre, le professeur Stein indique que cet entretien fut un succès « limité » dans la politique de Henry Kissinger. Les efforts du département d’État pour améliorer les relations diplomatiques d’Israël avec le monde arabe et le sortir de son isolement, notamment en y incluant une participation palestinienne, se heurtèrent à la fermeté irakienne qui joua un rôle majeur, trois ans plus tard, dans l’opposition des États arabes à l’initiative d’Anouar Al Sadate dans sa reconnaissance d’Israël.

Concernant le soutien américain à l’Iran, il devait sombrer avec le régime du Shah, dont le glas sonna aussi celui des Accords d’Alger, pour lesquels les Kurdes d’Irak furent trahis et lâchés, tant par les USA que par l’Iran. Mais en 1980, l’Irak abrogeait ces accords et envahissait l’Iran, ce qui rapprocha à nouveau les Etats-Unis de Saddam Hussein, par peur de la « théocratie iranienne ». Là encore, les Kurdes, victimes de l’Anfal, payèrent chèrement la politique américaine envers l’Irak.