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Bulletin N° 450 | Septembre 2022

 

 

IRAN: PARTIES DU KURDISTAN, LES MANIFESTATIONS PROVOQUÉES PAR LA MORT DE MAHSA AMINI SE TRANSFORMENT EN SOULÈVEMENT POPULAIRE DANS TOUT LE PAYS

Après un mois d’août marqué par une répression ciblant particulièrement la communauté baha’ie, l’Iran a attiré l’attention début septembre par sa condamnation à mort à Ouroumieh (Ourmia) de deux activistes lesbiennes, Zahra Sediqi Hamedani, 31 ans, et Elham Chubdar, 24 ans, pour entre autres «propagation de la corruption sur terre», et «promotion du christianisme». L’organisation de défense des droits humains Hengaw note en rapportant ces condamnations que les autorités judiciaires d’Ourmia sont parmi les plus sévères à l’égard des LGBT+. Selon l’AFP, une troisième femme, arrêtée pour les mêmes motifs et également détenue à la prison d’Ourmia, Soheila Ashrafi, 52 ans, était le 6 dans l’attente de son verdict. C’est semble-t-il la première fois que des femmes sont condamnées à mort en Iran en raison de leur orientation sexuelle. Le 28, les experts indépendants du Comité des droits de l'homme de l'ONU ont  appelé l’Iran à «surseoir à l’exécution» et à «annuler leur jugement aussitôt que possible». Ils n’ont reçu aucune réponse de Téhéran (AFP). Par ailleurs, l’arrivée au pouvoir de Raïssi a entraîné selon plusieurs ONG un accroissement de 25% des peines capitales dans tout le pays (La Croix). Durant près de 10 jours début septembre, des familles de condamnés ont d’ailleurs manifesté dans tout le pays pour demander l’arrêt de leur exécution (Farda).

Concernant la possibilité d’un accord sur le programme nucléaire du pays, après des espoirs de résultats plutôt en hausse fin août, le début de ce mois a au contraire été marqué par le pessimisme, Téhéran étant accusé de traîner les pieds. Les États-Unis ont notamment critiqué la réponse iranienne au texte soumis par l’Union européenne comme «non constructive» ou même «en recul». Téhéran aurait demandé l’abandon de l’enquête de l’AIEA sur l’origine du matériel nucléaire découvert sur ses 3 sites non déclarés… La perspective d’arriver à une signature avant les élections américaines de mi-mandat, en novembre, semble donc s’éloigner. Parallèlement, l’AIEA a indiqué le 7 que le stock iranien d’uranium hautement enrichi augmentait rapidement tandis que son travail d’inspection demeurait entravé (Al-Monitor). Le 27, le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian, a déclaré que l’Iran était prêt à coopérer avec l’AIEA à propos des 3 sites non déclarés et que, une fois le nouvel accord nucléaire signé, les inspecteurs de l’agence auraient accès «au-delà des garanties» (Al-Monitor). En début de mois, le ministère iranien de la Défense avait indiqué avoir protégé 51 villes du pays contre les attaques «attaques biologiques, radiologiques et chimiques» (AFP): il est permis de se demander si ces engagements sont véridiques ou si le régime cherche seulement à gagner du temps…

Au Kurdistan, arrestations, condamnations et assassinats de porteurs transfrontaliers (kolbars) se sont poursuivis. À Ilam, l’activiste Ahmed Darza a été condamné en début de mois à 4 ans et 4 mois de prison pour «propagande contre l’État». À Piranshahr, un autre militant a reçu 2 ans et 7 mois pour «appartenance à un parti kurde d’opposition», et 7 personnes ont été arrêtées à Bokan et Sanandaj (WKI). Le 9, Amnesty International a lancé une «action urgente» à propos du dissident kurde Edris Feqhi, victime de disparition forcée (->). Déclaré mort par les médias d’État lors d’affrontements armés en juillet 2021 entre membres du parti kurde PJAK et pasdaran, mais peut-être seulement blessé, Feqhi aurait depuis été identifié par des témoins dans un centre de détention des pasdaran à Ourmia. Les officiels n’ont jamais cessé de torturer ses proches à coups de déclarations contradictoires, les incitant même un temps à déposer une demande de visite…

À Sanandaj, la militante kurde Kazhal Nasri a été condamnée à 5 ans d’emprisonnement pour appartenance au PDKI, et à Mahabad, Suda Khadirza a reçu 12 ans pour la même appartenance et avoir tué un officier du Renseignement, ce qu’elle a nié. Le 19, les forces de sécurité ont arrêté 6 Kurdes à Piranshahr, et une autre personne a été condamnée à 2 ans et 7 mois de prison pour appartenance au PDKI (WKI).

Les kolbars sont toujours la cible des forces de répression, qui ouvrent systématiquement le feu sur eux dans la montagne, alors qu’ils ne sont pas armés. Selon un bilan de Kolbernews, au moins 26 d’entre eux sont morts et 164 ont été blessés au cours des 6 derniers mois, dont au moins 80% du fait de l’armée ou des pasdaran. Selon Kurdistan Human Rights Network (KHRN), au moins 46 kolbars sont morts en 2021, 17 tués par les forces iraniennes et 4 par les forces turques. À noter qu’un kolbar mineur s’est suicidé après que les gardes-frontières ont confisqué ses mules.). En début de mois, 6 kolbars ont été blessés par des tirs directs près de Baneh et Nowsud, la semaine du 12, un autre a été tué près de Nowsud et 3 autres blessés, et les forces turques ont tué un autre porteur près de Khoy. Au 13, l’Institut kurde de Washington (WKI) rapportait déjà 16 blessés depuis début septembre.

À noter qu’en début de mois, le Kurdistan a connu des manifestations de femmes protestant contre l’insécurité, en quelque sorte prémonitoires des événements ayant ensuite concerné Mahsa Amini… Les manifestations ont lieu après la mort d’une jeune femme de Marivan, Şilêr Resul, victime d’une tentative de viol par un homme pro-régime, Goran Qassimpour. Pour lui échapper, Resul n’a eu d’autre choix que de se jeter d’une fenêtre. Elle est morte de ses blessures après 5 jours à l’hôpital. Selon l’organisation Hengaw, les manifestantes se sont rassemblées devant le palais de justice de Meriwan, scandant «Nous sommes toutes Şiler. Nous vengerons le sang de Şiler» (Kurdistan au Féminin). Plusieurs organisations de défense des droits humains et partis politiques kurdes ont appelé à traduire Qassimpour en justice et l’ont accusé d’appartenir aux pasdaran (WKI).

L’Iran est sans doute l’un des seuls pays où des manifestations contre l’insécurité dénoncent non pas des hors-la-loi, mais ceux censés assurer le maintien de l’ordre, les Gardiens de la révolution (pasdaran)… Cet état de choses s’est tristement répété quelques jours plus tard, après qu’à Téhéran, une jeune kurde de 22 ans originaire de Saqqez,  Jîna    Mahsa Amini, arrêtée le 13 dans la capitale par la redoutée «police des mœurs» (en persan Gasht-e Ershad, «patrouille d’orientation»), est décédée le 16 à l’hôpital Kasra de Téhéran après 3 jours de coma. La famille était venue passer quelques jours dans la capitale, avant que la jeune fille n’entre à l’université dans sa région d’origine.

Après l’annonce de son décès, les membres de sa famille et des civils se sont rassemblés devant l'hôpital pour lui rendre hommage et protester. Les forces de sécurité ont attaqué le rassemblement et arrêté plusieurs personnes. Le 18, le KHRN a d’ailleurs alerté sur l’absence d’informations sur le sort d’un Kurde de Sanandaj résidant à Téhéran, Zanyar Mohammadnezhad, arrêté devant l’hôpital et mis au secret avec plusieurs autres personnes.

Cette première manifestation a été suivie par une autre, tenue juste après les obsèques de la jeune femme, organisées le 17 dans sa ville natale de Saqqez, avant même qu’un médecin légiste puisse l’examiner. Selon l’agence Fars, les participants à la cérémonie ont ensuite scandé des slogans réclamant une enquête, avant que des milliers d’habitants de la ville ne se rassemblent devant le bureau du gouverneur avec de nouveaux slogans et des jets de pierres contre le bâtiment. Des femmes ont brûlé leur hijab. Le rassemblement a été «dispersé par les forces de sécurité qui ont tiré des gaz lacrymogènes» (AFP). Puis le 18 au soir, «environ 500 personnes se sont rassemblées» à Sanandaj, capitale de la province du Kurdistan «et ont crié des slogans contre les responsables du pays». Les manifestants «ont brisé les vitres de certaines voitures, incendié des poubelles», et là encore, «la police a utilisé du gaz lacrymogène pour disperser la foule» et a procédé à des arrestations, a rapporté Fars. Ces premières manifestations ont été suivies de nombreuses autres, qui se sont rapidement étendues du Kurdistan à tout le pays, et ont pris de plus en plus d’ampleur jusqu’à la fin du mois, tandis que la polémique ne cessait d’enfler à propos des causes de la mort de la jeune femme.

La police de Téhéran a rapidement affirmé ne porter aucune responsabilité dans le décès d’Amini, indiquant «qu'il n'y avait pas eu de contact physique» entre ses agents et elle. Le jour même de l’annonce de son décès, la télévision d'État a diffusé une courte vidéo de surveillance visant à accréditer cette version. On y voit, dans ce qui doit être une salle du centre de détention de la police des mœurs, une femme, présentée comme Mahsa Amini, s'effondrer brutalement alors qu’elle venait de se lever pour discuter avec une «instructrice». La télévision a invoqué un brusque «problème cardiaque», mais cette explication n’a pas convaincu les protestataires: il est difficile de trouver dans le pays un ou une Iranienne n’ayant pas été dans sa vie confrontée à l’attitude brutale de cette unité visant à faire respecter les normes «islamiques» d’habillement que cherche à imposer le pouvoir. L’agence officielle Fars elle-même s’en est faite l’écho: de nombreux Iraniens ont été immédiatement «convaincus que Mahsa est morte sous la torture».

Le père de la jeune victime, Amjad Amini, a indiqué dès le 19 à la chaîne kurde d’Irak Rûdaw que sa fille avait été «battue à l’intérieur d’un véhicule de la police alors qu’elle était détenue, ce qui a entraîné sa mort prématurée». À l’appui de cette déclaration, il a cité ce témoignage: «les femmes qui étaient dans l’ambulance ont dit qu’elle avait été frappée à la tête». Il a ajouté que les autorités avaient refusé de lui communiquer les résultats de l’autopsie. La famille a aussi démenti rapidement toutes les allégations à propos d’antécédents médicaux de la jeune fille, problèmes cardiaques, tumeur au cerveau etc, destinées à dédouaner la police… «Son corps a été bien couvert pour que nous ne voyions pas les bleus, notamment sur ses jambes, a témoigné son père dans un entretien accordé au site iranien Rouydad24. «Les filles qui étaient dans la fourgonette de la police avec Mahsa m’ont appelé pour me dire qu’elle a été malmenée physiquement par les policiers». Bien plus tard dans le mois, le 28, cette version des faits sera confirmée à l’AFP par Erfan Mortezayi, le cousin de  Jîna Mahsa Amini installé au Kurdistan d’Irak. Il a indiqué tenir ses informations de la mère de la victime, jointe par téléphone: les policiers ont  giflé la jeune fille devant son frère, avant de la frapper avec un bâton «aux mains, aux jambes». Après avoir neutralisé le frère en lui pulvérisant du poivre au visage, ils ont embarqué Mahsa dans une fourgonette où les coups ont continué: «Quand ils l'ont frappée à la tête avec le bâton, elle a perdu connaissance». De plus, une fois au centre de détention, elle n’a pas été emmenée à l’hôpital immédiatement: «Il a fallu attendre encore au moins une heure et demie avant qu'elle ne soit transportée à l'hôpital», a indiqué Mortezayi (AFP).

Cette mort plus que suspecte a causé dans tout le pays une émotion énorme: le 18, le hashtag #Mahsa_Amini en persan était en première position des tendances avec près de 1,5 million de tweets, et l’affaire se trouvait en «Une» de la quasi-totalité des journaux. Des mouvements de protestation exigeant des «éclaircissements» ont démarré dans plusieurs universités, dont celles de Téhéran et Shahid Beheshti (Tasnim). À Téhéran, le 19 au soir, rue Hejab («Rue du voile islamique»), des centaines de personnes se sont rassemblées, là encore scandant des slogans, des femmes enlevant leur hijab et criant «Mort à la République islamique». Des images de la BBC ont montré d’autres femmes retirant aussi leur foulard et criant «Mort au dictateur», en référence au Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khameneï.

Au Kurdistan, malgré les menaces du régime, qui y a dépêché de nombreuses troupes, les villes sont entrées dans la grève générale: Saqqez, bien sûr, d’où était originaire Amini, mais aussi Sanandaj, Baneh, Bokan, Divandareh, Jawanro, Kamyaran, Kermanshah, Mahabad, Marivan, Naghadeh, Oshnavieh, Ourmia, Piranshahr…  Bien souvent, les femmes ont pris la tête des protestations avec entre autres le slogan «Femme, vie, liberté!» («Jin, Jiyan, Azadî!»), bien connu de celles et ceux ayant suivi à distance la révolution du Rojava. Nombre d’entre elles ont été blessées par les attaques des forces de répression. Selon l’organisation Hengaw, à Saqqez, une nouvelle manifestation s’est soldée par la mort de 2 participants lorsque les forces de sécurité ont ouvert le feu sur la foule à balles réelles, tandis que 2 autres personnes étaient aussi abattues par balles à Divandarreh (Reuters). Le 20, on comptait 215 blessés dans tout le Kurdistan d’Iran (WKI).

Devant l’ampleur des réactions, le Président Raïssi a téléphoné le 18 au soir à la famille de la jeune fille pour l’assurer qu’il «[poursuivrait] l’enquête jusqu’à la clarification de l’affaire» (AFP), et le lendemain, le représentant du Guide suprême au Kurdistan, Abdolreza Pourzahabi, s’est rendu au domicile familial à Saqqez. Ces gestes traduisantl’inquiétude du pouvoir, n’ont eu aucun effet sur les manifestations. Le 21, à Kermanshah, au Kurdistan, 2 nouveaux manifestants ont été tués, portant le bilan officiel à 6 morts, mais le soir, selon l’agence IRNA, les manifestants sont de nouveau «sortis dans les rues d'une quinzaine de villes d'Iran, bloquant la circulation, incendiant des poubelles et des véhicules de police, lançant des pierres sur les forces de sécurité et scandant des slogans hostiles au pouvoir. La police a utilisé des gaz lacrymogènes et procédé à des arrestations pour disperser la foule» (AFP). Les manifestations se sont prolongées une bonne partie de la nuit. De nombreuses femmes ne portaient plus leur foulard, et certaines l’ont même brûlé en pleine rue, sous les applaudissements. Certaines Iraniennes ont aussi «décidé de couper leurs cheveux pour montrer leur indignation».

«C’est la première fois que je vois cela», a expliqué la politologue et sociologue Mahnaz Shirali au quotidien suisse Le Temps. Selon elle, l’affaire a brisé l’attitude de repli prudent de la jeunesse: «La jeunesse se réveille alors qu’elle s’était réfugiée dans l’indifférence, un mécanisme d’autodéfense. […] Mais la mort de Mahsa Amini a été un énorme choc, car c’était l’innocence même. Elle n’était pas politisée. Toutes les Iraniennes qui ont eu affaire à la police des mœurs se sont dit qu’elles auraient pu connaître le même sort».

Confrontés à la colère de la population, plusieurs tenants du pouvoir ont montré leur inquiétude par des prises de positions inhabituellement critiques à l’égard du Gasht-e Ershad: le député Jalal Rashidi Koochi, s’est interrogé sur son utilité, son collègue Moeenoddin Saeedi a indiqué son intention de demander sa suppression, et le Président du parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a jugé que la conduite de cette unité nécessitait une enquête pour éviter d’autres cas semblables… Le 17, un haut dignitaire chiite, l'ayatollah Asadollah Bayat Zanjani, a qualifié les comportements de la police d’«illégaux, irrationnels et illégitimes»… Parallèlement, les responsables de la répression ont commencé à formuler des menaces. Le gouverneur de Téhéran, Mohsen Mansouri, a déclaré sur Twitter que les manifestations dans la capitale étaient «organisées dans le seul but de créer des troubles»… (AFP) Partout, les forces de répression ont commencé  à tirer dans la foule, mais d’abord au Kurdistan, là où les manifestations avaient démarré.

Selon les statistiques recueillies par le Réseau des droits de l'homme du Kurdistan (KHRN), au 22, au moins 12 manifestants avaient été tués à Ourmia, Oshnavieh, Piranshahr, Divandareh, Saqqez, Dehgolan et Kermanshah. Notamment au village de Balu,  près d’Ourmia, les bassij (miliciens islamiques) ont ouvert le feu sur un groupe de jeunes manifestants, en blessant gravement 4, dont l’un est ensuite mort à l’hôpital d’Ourmia (WKI). Le même jour, on a appris que la police avait tiré sur la foule durant des affrontements le 21 au soir à Mashhad (AFP). Parallèlement, les autorités, qui avaient déjà volontairement ralenti les connexions internet, l’ont totalement bloqué dans plusieurs provinces, dont le Kurdistan, mais aussi à Tabriz, ainsi que les réseaux sociaux: cela gêne la coordination entre protestataires et évite la diffusion à l’étranger d’images gênantes pour le régime. Ceci a fait craindre aux ONG une répression encore plus violente, comme en novembre 2019, où le régime avait profité de la coupure d’Internet pour réprimer quasiment à huis-clos les manifestations provoquées par l'augmentation du prix des carburants, avec un bilan d’au moins 300 morts…

De fait, le 22, Amnesty International a dénoncé une «répression brutale», faisant état contre les manifestants d'un «recours illégal aux tirs de grenailles, billes d'acier, gaz lacrymogène, canons à eau et coups de bâton»… Ce même jour, face à ceux que les pasdaran qualifient d’«émeutiers» et de «contre-révolutionnaires», obéissant à une «conspiration de l’ennemi», le pouvoir a organisé à Téhéran une contre-manifestation en faveur du port du hijab. Les manifestants ont défilé avec des drapeaux iraniens et scandé des slogans comme: «Mort aux comploteurs» ou «Prôner la fin du voile, c’est la politique des Américains» (Le Monde).

Le 23, l’ONG Iran Human Rights a annoncé que la répression avait fait au moins 50 morts dans tout le pays (Le Monde), malgré un bilan officiel se limitant à 17 morts, dont des policiers. L'organisation kurde de défense des droits humains Hengaw a rapporté que dans la ville kurde d’Oshnavieh, les forces de sécurité avaient tiré durant la nuit du 22 au 23 sur les manifestants avec des «armes semi-lourdes» (AFP). Mais l’escalade répressive n’a pas empêché les manifestations de soirée devenues quotidiennes de s’étendre le samedi 24 à près de 80 villes. Des rapports ont fait état de passages à tabac de membres des forces de sécurité, d’attaques à la bombe contre des bureaux de la «police des mœurs», ou encore de véhicules de police incendiés. Les officiers ont parfois tiré ou lancé du lacrymogène dans les fenêtres des appartements (New York Times), mais surtout, les tirs à balles réelles sur les manifestants sont devenus réguliers. Selon Hengaw, les manifestants ont pris le contrôle d’une grande partie d’Oshnavieh – ce que les autorités ont nié, tout en reconnaissant que «les émeutiers [y] avaient attaqué trois bases des bassij» (AFP). L’Institut Kurde de Washington (WKI) a cependant rapporté qu’elles avaient mis sous couvre-feu la plupart des villes du Kurdistan…

Le 25, après 10 jours de manifestations, le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei, a menacé de nouveau les manifestants en insistant sur «la nécessité d'agir sans aucune indulgence» envers les instigateurs des «émeutes» (AFP). Dans la nuit du 25 au 26, rassemblements et affrontements ont secoué 30 des 31 provinces du pays, alors que le mouvement entrait dans son dixième jour consécutif. 22 campus universitaires connaissaient des manifestations (Le Monde). Le 26, on comptait selon Tasnim (site d’information proche des pasdaran) 1.200 arrestations d’«émeutiers», la plupart dans le Nord du pays, notamment à Mazandéran et Gilan (Le Courrier Picard). Dans les différentes villes du Kurdistan, au moins 898 manifestants avaient été blessés (Hengaw) et 18 tués, et dans tout le pays, le bilan se montait à «au moins 76 morts, [dont] 6 femmes et 4 enfants» (Iran Human Rights).

«Ce qui se passe ne doit pas être réduit à des manifestations, expliquait le 27 au journal Le Monde un sociologue vivant à Téhéran et préférant demeurer  anonyme: «L’Iran connaît un phénomène continu, large et généralisé, où les contestataires n’hésitent pas à répondre à la violence des forces militaires par la violence. Nous assistons désormais à un soulèvement», estimait-il. La peur et le fatalisme qui avaient dominé après la grande répression de 2019 semblaient avoir disparu. «Je me bats, je meurs, je récupère l’Iran», scandaient les manifestants… Ce même jour, l'agence Tasnim annonçait l’arrestation à Téhéran de la fille de l'ex-président Rafsandjani, Faezeh Hachemi, pour «avoir incité des émeutiers à manifester».

Le 28, alors que la famille de Jîna Mahsa Amini déposait plainte contre la police, les manifestations se poursuivaient. Dans le même temps, la police renouvelait ses menaces en avertissant qu’elle s’opposerait avec «toute sa force» aux «conspirations des contre-révolutionnaires et des éléments hostiles» (AFP). Ce jour-là, le régime a montré à quel point il s’inquiétait de la généralisation des protestations et de leur transformation rapide en contestation directe de son existence même. Après plusieurs frappes les 25 et 26 sur des régions frontalières côté Kurdistan d’Irak, il a lancé une attaque de grande ampleur sur des implantations de partis kurdes d’opposition dans cette Région, où 20 drones chargés d’explosif ont fait au premier bilan 9 morts et 32 blessés (AFP). Il s’agit clairement de chercher à attirer les partis kurdes, PDKI et Komala, dans une confrontation militaire, le message s’adressant aussi aux manifestants non-kurdes dans le pays afin de rompre leur unité: «En manifestant, vous faites le jeu des séparatistes kurdes, vous ouvrez la porte au démembrement du pays»… L’ancien vice-secrétaire général du PDKI, Asso Hassanzadeh, a réagi en appelant à éviter la militarisation du mouvement de contestation et à maintenir son unité (Le Monde).

À partir du 29 au soir, la brutalité croissante de la répression et la suppression des réseaux sociaux qui permettaient aux protestataires de se coordonner ont bien provoqué une certaine diminution de leur nombre, mais ne sont pas parvenus à endiguer le mouvement. Les participants aux rassemblements se sont adaptés pour éviter l’arrestation, par exemple en manifestant depuis leur véhicule où en scandant des slogans depuis le toit ou le balcon de leur immeuble. Par ailleurs, de nouvelles formes de mouvement se sont dessinées, lorsque enseignants, étudiants, ou encore chauffeurs Uber, ont annoncé des grèves (Al-Monitor). En réponse, le pouvoir a intensifié la pression sur des cibles symboliques, comme les célébrités ayant déclaré soutenir le mouvement, cinéastes, athlètes, musiciens et acteurs, accusés de «souffler sur les braises des émeutes»,  ainsi que les journalistes. Ainsi une journaliste ayant couvert l’enterrement de  Jîna Mahsa Amini, et une autre qui avait contribué à rendre l’affaire publique après s’être rendu à l’hôpital où elle était dans le coma ont toutes deux été arrêtées. Le 30, le Comité pour la protection des journalistes, basé à Washington, annonçait au moins 29 arrestations de journalistes. L’ancien footballeur du Persepolis FC Hossein Maahini, ainsi que l'ancien animateur de la télévision d'Etat Mahmoud Shahriari, ont été arrêtés pour avoir soutenu les manifestations sur les réseaux sociaux. Le 30, alors que le mouvement entrait dans sa 3e semaine, les estimations du nombre de victimes de la répression atteignaient selon Iran Human Rights au moins 83 morts. Amnesty International a dénoncé une violence «impitoyable» des forces de répression, allant des balles réelles aux passages à tabac, en passant par les billes de plomb et les violences sexuelles contre les femmes. Les autorités ont annoncé avoir arrêté plus de 1.200 personnes depuis le début du mouvement. Parmi les dernières personnalités interpelées, le chanteur Shervin Hajipour, dont la chanson Baraye («Pour»), composée de tweets sur les manifestations, était devenue virale sur Instagram. À Zahedan, dans une région à population baloutche près des frontières afghane et pakistanaise, la police a ouvert le feu sur des manifestants qui jetaient des pierres sur un commissariat, faisant plusieurs morts, sans que leur nombre soit immédiatement connu. Mais la télévision d’État a fait état d’«échanges de tirs» ayant fait 19 morts et 20 blessés, dont le chef local du Renseignement des pasdaran. Plus tard dans la journée, le ministère du Renseignement a annoncé l’arrestation de «neuf ressortissants d'Allemagne, de Pologne, d'Italie, de France, des Pays-Bas, de Suède, etc», interpellés «sur les lieux d'émeutes ou y [ayant] été mêlés» (AFP). Le pouvoir n’a cessé de dénoncer depuis le début des manifestations un «complot de l’étranger».

Fin septembre, le pouvoir, malgré une répression de plus en plus impitoyable, n’était pas parvenu à arrêter un mouvement s’apparentant de plus en plus à une véritable insurrection populaire contre la République islamique.

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IRAK: BLOCAGE POLITIQUE PERSISTANT; DÉBUT D’APAISEMENT INTRA-CHIITE ALORS QUE L’IRAN FRAPPE SON OPPOSITION KURDE EXILÉE AU KURDISTAN IRAKIEN

Le 7 septembre, la Cour suprême fédérale irakienne a refusé la demande d’un député sadriste de prononcer la dissolution du parlement de Bagdad. C’est évidemment un échec pour Moqtada al-Sadr dont  l’influence sur une bonne partie de la population chiite demeure cependant considérable.

La lutte entre Sadr et ses adversaires du «Cadre de coordination» pro-iranien s’est maintenant déplacée sur un plan que l’on pourrait qualifier de «théologique», avec la question de savoir quelle doit être en Irak la suprême autorité religieuse (marja) suivie par les chiites. La réponse est évidemment hautement politique, l’ancien professeur en études islamiques de Sadr, le Grand Ayatollah Kadhim al-Haeri ayant appelé à obéir… au Guide suprême iranien Ali Khamenei! Sadr a immédiatement rétorqué que «la ville sacrée de Najaf est le centre de la marja», claire référence au Grand Ayatollah Ali Sistani, qui jusqu’à présent ne s’est pas exprimé sur la situation politique (Rûdaw).

Si Bagdad a retrouvé un certain calme après la «démission» de Sadr, à Bassorah, des affrontements entre les milices sadristes du Sayara al-Salam («Brigades de la Paix») et les pro-iraniens du Asaib Ahl al Haq ont fait 4 morts. Parallèlement, un député a déposé plainte devant la Cour suprême contre le Président du parlement Mohammed al-Halbousi pour avoir accepté par un décret «antidémocratique» la démission collective des députés sadristes en juin dernier…

Pour la chaîne d’info kurde Rûdaw, les deux camps, chacun ayant bien conscience du pouvoir de l’autre et de ses propres limites, sont entrés dans une phase d’observation, ce qui permet d’espérer que le spectre de la descente aux enfers dans la violence d’une guerre civile intra-chiite est pour l’instant écarté. Mais ni les tensions ni le blocage ne sont pour autant terminés. Ainsi, Sadr a refusé d’envoyer un représentant à la seconde session  du «dialogue national» organisé par le Premier ministre Mustafa Al-Qadhimi. Il est donc peu probable qu’on assiste à des négociations permettant de dégager un gouvernement de coalition.

Le futur proche tourne autour de la question suivante: que vont faire les anciens alliés de Moqtada al-Sadr au parlement, les sunnites du parti Taqaddum («Progrès») du président du parlement Mohammad al-Halbousi et les Kurdes du PDK, les 2 partis les plus importants de leur communauté respective? La démission soudaine de leurs alliés sadristes les avait laissés quelque peu isolés. Sadr aurait souhaité qu’ils fassent eux aussi démissionner leurs députés, mais ils se sont bien gardés de se lancer dans ce «suicide institutionnel». Depuis, les partis du Cadre de coordination n’ont cessé de les solliciter pour qu’ils réactivent le parlement et participent à la formation d’un gouvernement sans le bloc sadriste.

Si PDK et Taqaddum partagent avec les sadristes leur souhait de tenir de nouvelles élections, ils estiment nécessaire que les scrutins suivent «la formation d'un gouvernement ayant pleine autorité», comme ils l’ont exprimé le 11 dans un communiqué conjoint salué par le Cadre de coordination, qui est peu ou prou sur la même position (AFP). La possibilité la plus vraisemblable serait donc la tenue de nouvelles élections, avant ou après la formation d’un gouvernement de transition chargé de les préparer. En opposition à la formation d’un tel gouvernement, les sadristes continuent à réclamer la dissolution immédiate du parlement, ce qui mènerait à des législatives anticipées dans la foulée. De leur côté, leurs adversaires du «Cadre de coordination» ont réitéré le 12 leur soutien à leur candidat au poste de Premier ministre, Mohamed Chia al-Soudani: c’est précisément son nom qui avait enflammé les sadristes fin juillet (AFP).

Un des effets secondaires de cette longue crise est la confirmation de l’importance politique des Kurdes (et notamment ceux du PDK) au plan national. Ainsi l’annonce commune du 11 sur «l'importance de la tenue d'élections anticipées» a-t-elle été faite depuis Erbil, où le chef du PDK, Massoud Barzani, avait reçu Mohammed Al-Halbousi et le chef de l'Alliance pour la souveraineté, Khamis Al-Khanjar (KurdPress).

La période de la cérémonie et du pèlerinage chiites d’Arba'in, durant laquelle le parlement ne s’est pas réuni, a permis d’apporter un peu de calme. Immédiatement après la conclusion de cet événement, le 17, le Cadre de coordination a repris ses négociations pour former le gouvernement. Le 25, une source du Cadre de coordination a déclaré à Al-Monitor qu'un accord avait pu être obtenu avec l'alliance Taqaddum – PDK. À cette date, on s’aiguillait de nouveau vers un gouvernement de consensus, qui partagerait les postes entre tous les partis politiques en fonction de leurs sièges: c'est précisément la formule à laquelle Sadr est le plus opposé, car il la considère comme l’origine de la corruption gangrénant le pays. Ce partage du pouvoir se ferait dans le cadre d’une nouvelle alliance, baptisée «Coalition pour l'administration de l'État». Les élections provinciales se tiendraient avant les prochaines élections nationales, et la loi électorale serait modifiée. Il n’y avait pas encore d’accord sur les noms d’un Président et d’un Premier ministre.

Concernant le premier poste, traditionnellement dévolu à un Kurde, les 2 partis kurdes, PDK et UPK, ne sont toujours pas d’accord, chacun défendant son propre candidat: le ministre de l'intérieur du Kurdistan, Ahmed Ribber, pour le PDK, alors que l’UPK désire un second mandat pour le président sortant Barham Salih.

Le Cadre  de coordination espérait qu’à terme, les sadristes accepteraient de participer au processus de formation du gouvernement. Au 26, Sadr n'avait pas encore réagi à ces derniers développements. La première session du parlement depuis le 23 juillet, juste avant son occupation pour un mois par les manifestants sadristes, s’est tenue le 28, malgré un contexte sécuritaire tendu: frappes iraniennes sur le Kurdistan irakien, tirs de roquettes sur la «Zone verte» au moment même où les députés délibéraient, qui ont blessé 7 membres des forces de l'ordre. Le courant sadriste a condamné ces tirs, qui n’ont pas été revendiqués. Par ailleurs, plusieurs centaines de partisans de Sadr, opposés à la remise en route d’un parlement dont ils exigent la dissolution, ont tenté d’entrer de nouveau dans la zone sécurisée afin d’empêcher la tenue de la session. Ils ont dû être repoussés à coups de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes, dans des affrontements où une centaine de membres des forces de l'ordre et 11 civils ont été blessés (AFP). La session parlementaire a cependant permis de conforter la position d’Al-Halboussi, dont la démission a été rejetée. Les députés ont également nommé un Kurde indépendant comme vice-président du Parlement en remplacement d’un législateur sadriste démissionnaire. Par contre, la session n’a pas permis d’élire un nouveau président (WKI).

Le 30, Bagdad se préparait en vue des manifestations prévues samedi 1er octobre pour commémorer le troisième anniversaire du soulèvement populaire anticorruption de 2019, potentiellement les manifestations les plus importantes jamais organisées dans le pays, puisqu’on y attend aussi bien des partisans de ce mouvement «Tishrîn» que des sadristes (The National – UAE).

Sur le plan toujours délicat des relations entre la Région du Kurdistan et le gouvernement fédéral, l’accord en 28 points adopté comme base de la nouvelle alliance  en vue de la formation  d’un nouveau  gouvernement prévoit l’adoption de nouvelles lois sur le pétrole et le gaz (WKI). Par ailleurs, les Américains se sont impliqués dans cette question de la gestion des hydrocarbures, faisant pression pour un compromis. À son retour d’Irak, la secrétaire d'État américaine adjointe, Barbara Leaf, a indiqué que Washington ne prenait «aucune position juridique ou constitutionnelle» concernant la décision de la Cour suprême irakienne invalidant les contrats pétroliers du GRK, mais craignait qu’une mise en œuvre «précipitée» de cette décision ne «[fasse] fuir d'Irak les entreprises américaines et les autres», avec des conséquences économiques désastreuses bien au-delà du Kurdistan d’Irak…» (US Department of State). En effet, plusieurs compagnies américaines se sont retirées d’Irak cet été, et le 15 septembre, le groupe français Total Énergies a vendu à la société ShaMaran ses parts du champ pétrolier de Sarsang, au Kurdistan.

Le 26, le deuxième vice-président du parlement irakien, Shakhawan Abdullah, a indiqué que sunnites, Kurdes et Cadre de coordination travaillaient à la formation d'une coalition qui rédigerait une loi sur le pétrole et le gaz, longtemps attendue et acceptée par les gouvernements irakien et kurde, une demande particulièrement formulée par le PDK. Le  28, les États-Unis ont appelé de nouveau l'Irak et la Région du Kurdistan à travailler ensemble pour résoudre les différends actuels sur le pétrole et le gaz (Rûdaw).

Au moment où le parlement irakien se réunissait pour la première fois depuis le mois de juin, les Gardiens de la révolution iraniens (pasdaran) ont lancé au Kurdistan d’Irak sur l’opposition kurde iranienne en exil une série de frappes de missiles et d’une vingtaine de drones chargés d’explosifs armés, dont le premier bilan s’établissait à 9 morts et 32 blessés. Ont été visés notamment le siège du PDKI (Parti démocratique du Kurdistan d’Iran) près de Koya, celui du parti Komala dans le village de Zewrgiz, à 15 km de Suleimaniyeh, et à 2 reprises, matin et après-midi, celui du Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) dans le village de Sherawa (Pirde, au Sud d’Erbil). La seconde frappe sur Sherawa, menée par 4 drones suicides, a fait 6 morts et 5 blessés, dont un journaliste venu couvrir le premier bombardement (WKI). «La zone où nous nous trouvons a été touchée par dix frappes de drones», a indiqué à l'AFP un responsable du Komala, un autre a parlé de 16 drones. À Téhéran, la télévision d'État a affirmé que les frappes avaient visé «plusieurs quartiers généraux de terroristes séparatistes» (AFP).

Bagdad a annoncé la convocation «de toute urgence» de l'ambassadeur d'Iran pour protester contre les attaques, qui ont également fait des victimes civiles. Le PDKI a fait état de deux morts dans ses rangs, indiquant que les frappes avaient aussi visé les lieux d’installation de femmes et d’enfants. Le GRK a dans un communiqué «fermement condamné […] ces attaques continues qui entraînent la mort de civils» et appelé «à la fin de ces violations» (AFP). Le 29 en soirée, le bilan était selon les services antiterroristes du Kurdistan d'Irak monté à au moins 13 morts dont une femme enceinte, et 58 blessés, en majorité des civils, dont des femmes et des enfants de moins de 10 ans. Le même jour, on a appris qu’un ressortissant américain se trouvait parmi les morts.

Les condamnations de ces attaques se sont succédé: après Bagdad, Washington, qui a parlé de frappes «éhontées» et mis en garde Téhéran contre de nouvelles attaques, Berlin, qui les a qualifiées d’«inacceptables», puis le 29, Londres, avant Paris, puis le 30, l’Union Européenne. Le département d'État a déclaré que les Etats-Unis «[continueraient] à appliquer des sanctions et à prendre d'autres mesures afin de mettre fin aux activités déstabilisatrices de l'Iran dans la région», sans autres précisions (AFP).

Ne tenant aucun compte de ces condamnations, les Gardiens de la révolution ont indiqué le 30 qu’ils poursuivraient leurs attaques contre l’opposition kurde en Irak jusqu’à ce que ces «groupes terroristes soient désarmés», demandant spécifiquement au GRK de les expulser de son territoire (WKI).

Malheureusement, le Nord de l’Irak, incluant la Région du Kurdistan, n’est pas seulement victime des frappes iraniennes. Ce mois-ci, il a également subi de nombreuses frappes turques ainsi que des attentats de Daech. L’émotion et la colère avaient été fortes dans tout le pays après la frappe turque indiscriminée qui avait tué le  20 juillet dernier 9 touristes arabes à Zakho. Le 1er septembre, le ministre irakien de la Défense, Juma Inad, a annoncé la formation d’une brigade frontalière basée à Erbil et chargée de protéger la région du Kurdistan et la frontière avec la Turquie. Selon l’ONG Peacemaker Teams, les offensives militaires lancées par la Turquie dans la région ont tué au moins 123 civils depuis 2015 (RojInfo). Selon le ministère irakien de la Défense, l’armée turque a pénétré jusqu’à 105 km en profondeur dans les régions montagneuses du Kurdistan d’Irak, et a installé en Irak plus de 40 bases et plus de 4.000 soldats (Rûdaw). Malgré les déclarations fermes de Bagdad, il semble peu probable que l’Irak exerce des sanctions concrètes contre Ankara. À preuve la visite à Bagdad du chef du MIT (Renseignement turc), la première visite turque de haut niveau depuis le massacre de Zakho. Arrivé dans la capitale irakienne le 10, Hakan Fidan a rencontré les 3 personnages les plus importants de l’État:  le Président Barham Saleh, le Premier ministre Mustafa Al-Kadhimi et le Président du parlement Mohammad Al-Halbousi. Le contenu de ses entretiens n’a pas été révélé, mais selon Rûdaw, Fidan a fait part à ses interlocuteurs de la volonté d’Ankara de poursuivre ses opérations contre le PKK sur le territoire irakien… Fidan a également revu le chef de l’«Alliance  de la souveraineté» (sunnite) Khamis al-Khanjar, déjà rencontré à Ankara en février, ce qui a provoqué la colère des partis pro-Iran, attentifs à l’influence turque sur les partis sunnites irakiens… (WKI).

Le lendemain de cette visite, un véhicule des YBŞ a été ciblé le matin à 2 reprises par un drone turc près de Xanesor, dans la région yézidie de Shengal (Sindjar), non loin d’une base de l’armée irakienne. Les YBŞ ont indiqué n’avoir subi aucune perte (RojInfo), mais l’Institut kurde de Washington (WKI) a rapporté qu’une frappe de drone turc sur le district d’al-Shemal avait fait 3 victimes parmi les YBŞ ce même jour, sans qu’il soit clair s’il s’agit de la même attaque. Par ailleurs, Ankara a annoncé la mort de 4 de ses soldats dans des combats avec le PKK au Kurdistan irakien. Le 23, une nouvelle frappe de drone au Sindjar visant cette fois le quartier général des YBŞ à Karaziz, a fait 2 blessés, dont 1 civil. Selon la police locale, seuls quelques gardes étaient présents dans ce bâtiment, récemment évacué (WKI).

L’agence turque d’État Anatolie a aussi indiqué le 16 que le MIT avait enlevé deux résidents du camp de réfugiés de Makhmour, accusés d’appartenance au PKK. Enfin, le 25, l’aviation turque a bombardé plusieurs zones proches d’Amêdî (Dohouk), et le lendemain 6 lieux différents du district de Mawat (Suleimaniyeh), terrifiant les résidents de plusieurs villages.

Par ailleurs, même si leurs activités ne font plus la «une» des médias, les djihadistes de Daech sont toujours bien présents dans certaines zones des territoires disputés entre Bagdad et Erbil. Le 2 septembre au soir, un djihadiste présumé a ouvert le feu à Qaradagh (Suleimaniyeh) sur la police locale et les Asayish (Sécurité), faisant 10 blessés. Les Asayish ont indiqué avoir abattu l’attaquant qui avait refusé de se rendre. Le 15, en pleine cérémonie chiite d’Arba’în, les djihadistes ont visé au mortier le mausolée de l'Imam Zain al-Abdin à Daqouq.

Le 14, les peshmergas ont conduit une large opération sécuritaire entre Kirkouk et Chamchamal pour retrouver les restes d’un Kurde kidnappé en début de mois par Daech, sans succès. Récemment, les djihadistes ont étendu leurs activités aux zones situées entre Kirkuk et Suleimaniyeh. Toujours dans la province de Kirkouk, le 17, les djihadistes ont blessé 3 policiers en patrouille à Rashad.

Par ailleurs,  4 drones inconnus ont survolé les positions des peshmergas dans le district de Qara Hanjeer (Kirkouk). Ceux-ci ont tiré dessus après s’être assurés qu'ils n’étaient ni irakiens ni américains. Selon des activistes, ils appartiendraient au MIT turc, très actif à Kirkouk depuis octobre 2017.

Suite à l'augmentation des attaques de Daech, le chef d'état-major des armées, le général Abdul Amir Yarlla, s’est rendu à Kirkouk pour des discussions concernant la sécurité. Alors qu’un accord a été conclu depuis plus d’un an entre Bagdad et Erbil pour le déploiement dans les zones contestées d’une force conjointe irako-kurde, le ministère irakien de la Défense ne l’a toujours pas mis en œuvre malgré la détérioration continuelle de la sécurité. Le 19, c’est le ministre irakien de la Défense qui a visité Kirkouk pour discuter sécurité…

Les djihadistes se sont aussi manifestés dans la région de Khanaqin, à la frontière iranienne. Les monts Hamrin continuent à leur servir de sanctuaire. Le 16, un leader djihadiste responsable de l’enlèvement puis de l’assassinat d’un officier irakien a été tué par une frappe aérienne. Par ailleurs, l’arrivée dans le district de 15.000 pélerins venus d’Iran pour participer à Arba’în à Kerbela a obligé à reporter une opération militaire conjointe irako-kurde planifiée près de Khanaqin après l'augmentation récente des attaques de Daech. Le 26, après une nouvelle frappe aérienne irakienne près du lac d’Hamrin, des affrontements ont éclaté entre des djihadistes et une unité de l’armée venue inspecter la région. Cinq membres de Daech et un soldat ont été tués.

Enfin, dans les territoires disputés revenus sous le contrôle de Bagdad en octobre 2017, les Kurdes sont toujours confrontés à la reprise de la politique d’arabisation menée en son temps par Saddam Hussein. À Kirkouk, le récent processus de recrutement de mille fonctionnaires a montré des discriminations si flagrantes contre les Kurdes et en particulier les Kakaïs, que suite aux nombreuses plaintes reçues, le ministère des Finances a ordonné sa suspension le 16. Le 29, les diplômés en médecine de Kirkouk ont manifesté devant le bureau du gouverneur intérimaire nommé par Bagdad, qui avait ordonné la suspension de l’emploi de tous ceux n’ayant pas de cartes d’identité délivrées dans la province…

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ROJAVA: POURSUITE DU HARCÈLEMENT TURC; DAECH TOUJOURS ACTIF

Jusqu’à présent, les efforts du Président turc pour s’assurer la possibilité de lancer une nouvelle invasion du Nord syrien n’ont pas été couronnés de succès. Parrainé par son grand ami russe, M. Erdoğan est pourtant allé aussi loin qu’il le pouvait dans son rapprochement avec le régime syrien, provoquant même des manifestations antiturques de l’opposition dans les territoires syriens contrôlés par Ankara. Fin août, il a réitéré sa volonté de compléter les «Zones de sécurité» déjà existantes: «Nous ne cesserons pas notre lutte tant que nous n'aurons pas sécurisé nos frontières sud de bout en bout par un corridor s'étendant sur une profondeur de 30 kilomètres». Comme le note Al-Monitor, cette déclaration sonne davantage comme l’expression d’une frustration que comme celle d’un projet réaliste. Damas a en effet soumis toute avancée sur la question des groupes kurdes armés à l’exigence d’un total retrait turc de Syrie et de la fin du soutien d’Ankara aux «groupes armés rebelles». La Turquie vise toujours la révision de l’Accord d’Adana, signé en octobre 1998 sous pression d’Ankara peu après l’expulsion par la Syrie d’Abdullah Öcalan. Si pour Ankara cet accord lui donne le droit de poursuivre le PKK jusqu'à une profondeur de 5 kilomètres dans le territoire syrien, les Syriens n’ont jamais admis cette interprétation, qui ne se trouve pas dans le texte publié. Il est donc fort peu probable que Damas accède à des demandes portant sur une profondeur de 30 km! Les Syriens interprètent les récentes contorsions diplomatiques turques surtout comme des signaux à usage interne du Président en vue des prochaines élections.

Grâce aux bons offices de la Russie, les deux chefs du Renseignement, Hakan Fidan pour la Turquie, et Ali Mamlouk pour la Syrie, se sont bien rencontrés en début de mois, mais le site Intelligence Online, qui a rapporté l’information le 7, note que «Les résultats n'ont pas été convaincants, mais la réunion a au moins permis à Ankara et à Damas d'exposer leurs exigences»…

Si le régime tient Ankara à distance, par contre, il continuera certainement à jouer de la menace turque pour tenter d’obliger l’Administration Autonome du Nord-Est Syrien (AANES), dominée par les Kurdes du PYD, à accepter un accroissement de son contrôle. Là encore, le succès n’est pas garanti pour Bachar Al-Assad. Au moins à moyen terme, une attaque directe de l’armée syrienne sur les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) apparaît peu probable. Une des raisons est que, malgré le soutien de Moscou, le régime demeure fragile, alors que militairement, la Russie a maintenant bien d’autres préoccupations que la Syrie. Par ailleurs, aucun soutien militaire ne peut empêcher l’aggravation de la situation économique, le véritable problème pour Damas. Enfin, même sur un pied plus restreint, la présence militaire des États-Unis se poursuit dans les territoires administrés par l’AANES au travers de la coalition anti-Daech. À tout cela il faut ajouter, comme le déclarait le 9 le chef des FDS, Mazloum Abdi, le fait que «les forces turques sont occupées avec l’opération lancée au Kurdistan irakien» (Le Monde). 

Même si la situation du Moyen-Orient, avec les manifestations en Iran et l’instabilité persistante en Irak, a quelque peu fait oublier la lutte contre Daech, l’organisation islamique est toujours bien présente, en particulier en Syrie, et la coalition dirigée par les Américains, dont les FDS constituent l’élément au sol essentiel, donc toujours pertinente  et active.  La coalition a d’aileurs connu un renforcement ce mois-ci, avec l’arrivée du Kurdistan d’Irak le 9 puis le 15 de convois militaires escortés de véhicules blindés et d’hélicoptères. L’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH) a rapporté la présence à chaque fois de près de 50 véhicules bourrés de fournitures logistiques, d’équipements divers et de réservoirs de carburant, qui ont gagné les bases militaires de la coalition près d’Hassaké.

Certainement au grand déplaisir d’Ankara, la coalition a mené début septembre des exercices militaires conjoints avec les FDS dans la région de Derîk, en plein triangle frontalier Syrie-Turquie-Irak. Ils comprenaient des tirs à l’arme lourde et moyenne à munitions réelles et des exercices de reconnaissance et de suivi du mouvement de cellules terroristes, pour «les frapper et les empêcher de constituer une menace pour la population» (OSDH). Si des manœuvres de même type avaient déjà pris place auparavant dans la région de Deir Ezzor, ils sont absolument inédits dans cette région frontalière stratégiquement très sensible pour Ankara.

Faute de pouvoir lancer une nouvelle opération d’envergure dans le Nord syrien, la Turquie a poursuivi son harcèlement permanent des territoires de l’AANES, de l’Est à l’Ouest, tout au long de la ligne de front.

Dans la province d’Hassaké, la région chrétienne de Tall Tamr, non loin de l’autoroute stratégique M4, a été comme toujours particulièrement visée. Dès le 1er du mois, l’OSDH a rapporté de nouveaux bombardements sur la centrale électrique de la ville, que les turco-djihadistes ont pour la Nième fois mise hors-service, provoquant aussi de nouveaux déplacements de civils effrayés. Ces bombardements se sont poursuivis les jours suivants, touchant aussi la région de Serê Kaniyê (Ras al-Aïn). Le 6, le village assyrien de Tel Tawel a été particulièrement visé, sans être le seul. Après un calme précaire de 2-3 jours, l’armée turque a repris ses tirs le 9, tandis que les Forces spéciales des FDS menaient dans ce secteur une opération d’infiltration contre l’«Armée nationale» résultant en la mort de 23 de ses combattants. En représailles, l’armée turque et ses supplétifs ont frappé à l’artillerie lourde le village assyrien d'Al-Tawela à l’Ouest de Tal Tamr, sans faire de victimes. Les tirs d’artillerie se sont poursuivis sur les villages de cette zone au moins jusqu’au 17 du mois.

Le journal Le Monde a rapporté le 25 que, près de Tall Tamr, les lignes turques et celles des FDS se font face à quelques centaines de mètres, séparées par des soldats du régime syrien et des Russes. Un combattant syriaque de la force chrétienne des «Gardiens du Khabour», affiliée aux FDS, critique l’inaction des Occidentaux comme des Russes face aux attaques turques: «Pourquoi les Américains laissent-ils faire les Turcs ? Nous n’avons pas vaincu l’EI [Daech] pour laisser les Turcs occuper notre territoire». Quant aux Russes, pourtant présents sur le terrain, ils ne jouent absolument pas selon lui leur rôle de garant du cessez-le-feu. Quant aux soldats du régime déployés entre les lignes, ils constituent pour lui une bien pauvre protection: «Ils hissent le drapeau et c’est tout. Ils n’ont pas d’armes lourdes, ils ne peuvent rien faire. Ce ne sont que des civils forcés à faire l’armée»… Parfois, ils fuient face à une attaque, contraignant les FDS à monter au front. Alors que l’accord de cessez-le-feu de 2019 prévoyait d’exclure les villages assyriens se suivant le long de la rivière Khabour, 4 seulement de ces villages sur 33 sont encore habités. Les autres ont été évacués en raison des incessants bombardements turcs.

Le 27, une frappe de drone menée à Al-Rumaiyan, près de Qamishli, à proximité d’une des bases les plus anciennes et importantes de la coalition anti-Daech, où sont stationnés des militaires américains, a touché un véhicule militaire où se trouvaient 2 responsables de l’AANES, qui ont été tués tous les deux. À cette date, l’OSDH comptait 59 attaques de drones turcs sur le territoire de l’AANES depuis le début de l’année, ayant fait 11 morts civils, dont 7 enfants, et 56 combattants, plus 93 blessés (->).

Plus à l’Ouest, dans la province d’Alep, après une période de calme entamée après la réunion du 23 août à Kobanê entre une délégation de la Coalition et les commandants des FDS, les échanges de tirs ont repris dès le 2 septembre entre le «Conseil militaire d’Al-Bab» (qui vise à reprendre le contrôle de cette ville occupée par la Turquie) et les militaires turcs et leurs supplétifs syriens, et ont duré plusieurs jours. Le 18, en réponse semble-t-il à des tirs d’artillerie de l’armée syrienne, l’aviation turque a bombardé plusieurs positions des FDS et du régime à l’Est de Kobanê, faisant au moins 3 morts parmi les militaires syriens. Des échanges de tirs entre les mêmes protagonistes ont aussi pris place quelques jours plus tard, le 22, près de Marea, au Nord d’Alep. À Manbij, des affrontements ont opposé le 30 le conseil militaire de la ville et les Turcs, et un soldat du régime a été blessé près de cette ville. Un peu plus à l’Ouest, à la limite du secteur d’Afrin contrôlé par les Turcs, des échanges d’artillerie ont également pris place en milieu de mois à Shirawa. Le 26, un drone turc a frappé un bâtiment administratif de Kobanê, sans provoquer de pertes. Selon le Rojava Information Center, il s’agissait de la 80e frappe de drone sur l’AANES en 2022…

La ligne de front turco-kurde s’est également enflammée à Raqqa, avec des bombardements turcs intensifs en début de mois sur les villages et camps de déplacés situés près de l’autoroute M4. Le 9, un civil dont la voiture était tombée en panne sur la M4 près d’Aïn-Issa a été abattu par des snipers turcs. Après 5 jours de calme tendu, l’OSDH a aussi relevé un incident inhabituel le 16 lorsque les forces turques ont ouvert le feu sur une patrouille russe se trouvant sur l’autoroute M4, forçant celle-ci à se replier précipitamment. Le même jour, une frappe de drone turc a fait 4 morts, peut-être 5, parmi des membres de la police militaire de l’AANES, suscitant en représailles des tirs d’artillerie des FDS vers des secteurs sous contrôle turc près d’Aïn-Issa.

C’est justement à Raqqa que s’est tenu le 11 le procès de 15 accusés ayant plaidé coupable de l’accusation de collaboration avec les services secrets turcs (MIT), auxquels ils avaient transmis contre paiement les coordonnées de commandants ou de responsables de l’AANES et des FDS, permettant ainsi leur assassinat (selon l’OSDH, un des accusés a d’ailleurs indiqué n’avoir jamais reçu après l’attaque les 50.000 dollars promis). L’audience s’est tenue à huis-clos, mais était ouverte aux familles des victimes des attaques turques concernées, qui sont venues nombreuses. 13 des accusés ont été condamnés à mort, la condamnation des 2 derniers étant suspendue faute de preuves, bien qu’ils aient admis leur collaboration avec le  MIT. L’OSDH n’a pu confirmer si les sentences avaient été exécutées.

Dans les territoires sous occupation turque, les milices islamistes supplétives d’Ankara poursuivent leurs abus, et ce en particulier dans le territoire d’Afrin, où de nouvelles implantations destinées à loger des non-Kurdes sont en cours de construction… (WKI) Par ailleurs, alors que la peine de mort est maintenant interdite en Turquie, l’occupant n’hésite pas à l’appliquer dans les territoires syriens qu’il contrôle. Ainsi le «Tribunal militaire» d’Azaz a-t-il prononcé cette peine contre un Kurde de 22 ans originaire d’Afrin, pour avoir entretenu des contacts avec l’AANES avant l’occupation turque. Le jeune Hisên Yusif  avait été enlevé à Afrin avec plusieurs autres membres de sa famille par le MIT durant l’été 2021, puis maintenu au secret plusieurs mois. L’oncle du condamné a appelé la communauté internationale a réagir contre ces abus et à demander des comptes au pouvoir turc (RojInfo).

Les cellules de Daech continuent leurs attentats contre les FDS, tandis que le danger représenté par les camps d’Al-Hol et de Roj n’est toujours pas maîtrisé. Depuis début 2022, l’OSDH a documenté sur le territoire de l’AANES 136 opérations djihadistes, attaques armées ou attentats à la bombe, ayant fait 109 morts dont 37 civils, dont une femme et un enfant, des chiffres n’incluant pas l’attaque de la prison de Ghuwayran (Hassaké). Par ailleurs, depuis le lancement le 25 août d’une importante opération sécuritaire dans le camp d’Al-Hol, Daech a en représailles intensifié ses attaques. La première a été lancée le 27 août, et au 19 septembre, l’OSDH comptait déjà 16 attaques ayant fait 17 morts, dont 3 civils (->). Notamment, le 10, un quartier général des FDS près de Hamar Al-Ali (Deir Ezzor) a été attaqué par des assaillants non identifiés, mais certainement djihadistes. Les FDS, mises en alerte, ont ensuite lancé une campagne d'arrestations dans la zone (OSDH). Le 11, les djihadistes ont réussi à tuer 7 combattants FDS dans 2 attaques séparées, 6 enlevés puis exécutés après une embuscade tendue sur la route Deir Ezzor-Hassaké, un 7e par balles près d’Al-Jazarah, dans l'ouest de la province de Deir Ezzor (AFP). Le 18, un point de contrôle des FDS a été attaqué au RPG à Al-Wahid (Deir Ezzor).

Le 21, les Asayish (Sécurité kurde) ont annoncé avoir attaqué et démantelé près du village d'Umm Fakik (20 km au nord d’Al-Hol) une cellule préparant une attaque du camp d'al-Hol à l’aide de 2 voitures piégées, une technique rappelant celle utilisée contre la prison de Ghuwayran. 3 des djihadistes ont été tués et un 4e arrêté. Les djihadistes ont fait exploser l’une des voitures mais la seconde a été saisie avec 300 kg d’explosifs, 3 trois kalachnikovs, 8 chargeurs et 240 balles.

Le 23, les unités antiterroristes FDS ont lancé sur le village d’Al-Zarr, au nord de Raqqa, une opération soutenue par les hélicoptères de la Coalition qui a permis d’arrêter 3 djihadistes et de découvrir des caches d’explosifs. Le 28, c’est dans le village d’Al-Qaraiwan, près de Tell Hamis, que la Sécurité de l’AANES a saisi «la plus grande cache d’armes» depuis la chute du dernier réduit du «Califat» à Baghouz, une quantité absolument impressionnante, grâce à des renseignements obtenus de certains des djihadistes arrêtés dans le camp d’Al-Hol. Là encore, le projet des terroristes était d’attaquer le camp pour libérer ses détenus. Le communiqué du SDF Press Center (en arabe) accuse par ailleurs Ankara de se coordonner avec Daech contre l’AANES, dénonçant la «coïncidence» entre «les mouvements des cellules terroristes» et les «menaces et attaques de l'occupation turque», ajoutant: «Toutes les enquêtes menées par nos forces ont confirmé la coordination claire et étudiée entre les deux parties dans l'assaut sur nos zones» (->).

Le camp d’Al-Hol demeure le point de fixation du danger djihadiste au Rojava. S’y trouvent toujours selon l'ONU 56.000 personnes dont plus de 90% de femmes et d’enfants (50% des résidents ont moins de 18 ans), et 10.000 étrangers: 27.000 Irakiens, soit la moitié de sa population, et 18.000 Syriens, plus 8.500 étrangers d’autres nationalités. Si les résidents comprennent des proches de combattants djihadistes décédés et des personnes déplacées désirant seulement se réintégrer, on y trouve aussi des personnes continuant à soutenir l’idéologie de Daech, dont certains se définissent toujours comme des «soldats du califat» prêts à mourir et à assassiner pour la cause. Fin juin, l'ONU avait indiqué qu’en 18 mois, plus de 100 personnes, dont de nombreuses femmes, avaient été assassinées dans le camp (AFP).

Les FDS ont poursuivi en septembre l’opération sécuritaire lancée dans le camp le 24 août. Le 5, la Coalition a indiqué dans un communiqué que «les FDS ont libéré quatre femmes du camp qui ont été retrouvées dans des tunnels, enchaînées et torturées par des partisans de l'Etat islamique» (AFP). Selon l’Institut Kurde de Washington (WKI), les FDS ont également libéré 2 femmes yézidies qui avaient été enlevées lors du génocide de 2014. Le 6, les FDS ont annoncé avoir arrêté 121 suspects, dont 15 femmes, et avoir découvert 16 tunnels. Selon leur communiqué, les principaux réseaux de Daech dans Al-Hol ont été démantelés. Cependant, la nuit du 8, des affrontements ont éclaté dans le camp, au cours desquels 2 combattants des FDS ont été tués. Dans l’autre camp, 1 djihadiste a été tué et 5 autres blessés. Certains combattants de Daech s’étaient déguisés en femmes pour pouvoir plus facilement attaquer les FDS (AFP). Le général américain Michael Kurilla a visité le camp le lendemain, avant d’appeler une fois de plus les pays dont des ressortissants se trouvent dans le camp à rapatrier ceux-ci: «La plupart des résidents cherchent à échapper à ISIS, mais ISIS considère le camp comme un public captif pour son message et ses efforts de recrutement. Il est donc urgent de rapatrier les résidents dans leur pays d'origine et de les réhabiliter si nécessaire», a-t-il précisé, qualifiant le camp de «foyer de souffrance humaine» aux conditions de vie «horrifiantes».

Au 17, les FDS ont annoncé la fin de leur opération sécuritaire dans le camp, qui aura permis d’arrêter 226 djihadistes dont 36 femmes. Elles ont aussi renouvelé leurs accusations contre la Turquie quant à un «lien structurel» entre le MIT et les cellules dormantes de Daech, pointant notamment du doigt l’ONG Bahar, basée en Turquie, pour complicité dans «l'acheminement d'armes et d'argent» à des jihadistes dans le camp. À cette occasion, le commandant de la Combined Special Operations Joint Task Force - Levant, le brigadier général Claude Tudor, a tenu une conférence de presse conjointe avec le commandant des FDS Newroz Ahmad, durant laquelle il a réaffirmé le soutien des États-Unis aux FDS et aux forces de sécurité locales (Asayish). Cependant, ces coups portés à Daech n’ont pas empêché ses partisans de parvenir à hisser le drapeau du «Califat» dans le camp le 25.

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TURQUIE: DANS UN CONTEXTE SOCIO-ÉCONOMIQUE TOUJOURS PLUS TENDU, LE HDP ANNONCE LA FORMATION D’UNE ALLIANCE PROGRESSISTE

Le mois de septembre a commencé en Turquie avec des annonces dès le 1er du mois d’importantes hausses de prix pour le gaz et l’électricité: autour de 20% pour les ménages, et 50% pour les entreprises. Voilà qui ne va pas redonner de la popularité au gouvernement, avec une inflation qui dépasse déjà les 80% annuels, et pour les prix de la nourriture des chiffres atteignant les 90%... Quant au pain, base alimentaire des plus démunis, il a bondi de plus de 101% en un an, tandis que la hausse des prix à la production atteignait le «taux stupéfiant de près de 144%» (Al-Monitor). Mais tout ceci, ce sont les chiffres officiels: les chercheurs indépendants chiffrent quant à eux l’inflation annuelle à 176 % (Courrier International).

Avec une monnaie en chute libre, les rémunérations sont loin de suivre. La pauvreté s’aggrave donc rapidement dans le pays, y compris pour les classes moyennes. L’accroissement des achats qui a permis de conserver une croissance positive (7,5% durant les 6 premiers mois de l’année) est en partie expliqué par cette chute de la monnaie, qui d’une part soutient des exportations à bas prix et de l’autre pousse les citoyens désespérés à mettre leurs économies à l’abri en échangeant leurs livres turques contre des biens refuges, immobiliers ou mobiliers (voitures…). Al-Monitor appelle cela «une consommation motivée par l'appréhension» (apprehension-driven consumption): une fois épuisées les réserves des ménages (du moins de ceux qui en ont), cette croissance en trompe-l’œil aura vécu… D’ailleurs, les appels répétés du président aux citoyens turcs à «sortir» les devises étrangères et l’or qu’ils cacheraient «sous leurs oreillers» ont fini par générer sur TikTok des dizaines de vidéos humoristiques: les auteurs se sont filmés chez eux tenant ce qu’on devine être des euros ou des dollars… et les cachent avec la rapidité du désespoir quand une image d’Erdoğan apparaît derrière eux!! Ces vidéos ont fait rire bien des gens… mais pas le président turc: le parquet d’Istanbul a ouvert contre les vidéastes amateurs une enquête pour «insulte au chef de l’État» qui pourrait leur valoir 1 à 4 ans de prison (RFI).

Pour aggraver encore la crise de popularité du pouvoir, le chef maffieux Sedat Peker a fait fin août son grand retour sur les réseaux sociaux avec de nouvelles révélations sur la corruption des proches d’Erdoğan. Ancien soutien et proche de celui-ci, exilé aux Émirats depuis début 2020, il s’était fait quelque peu oublier depuis plusieurs mois, après une série de vidéos dévastatrices. Réapparu en fanfare, il a contraint l’un des conseillers économiques du président turc, Korkmaz Karaca, à démissionner de son poste et de toutes ses fonctions au sein de l’AKP, officiellement «pour raison de santé». En une cinquantaine de tweets appuyés de ce qu’il présente comme des captures d’écrans WhatsApp, Peker a accusé Karaca le 27 août de détournements portant sur 12 millions de livres turques (660.000 US$). Selon Peker, le grand coordinateur du système de corruption aurait été Serhat Albayrak, chef du groupe médiatique pro-gouvernemental Turkuvaz et frère du gendre d'Erdogan, l'ancien ministre des Finances Berat Albayarak. Vu les difficultés dans laquelle se débattent de nombreux Turcs, il est peu probable qu’ils reçoivent ce type de nouvelles avec mansuétude…

En raison de «la gravité des allégations» de Peker, le HDP a demandé une enquête parlementaire, accusant par ailleurs les procureurs, si prompts à réagir lorsque le Chef de l’État est visé, mais en l’espèce faisant montre d’un silence assourdissant, du «délit de manquement au devoir tel que réglementé par le code pénal turc». Pas plus que les précédentes, ces dernières allégations du chef maffieux n’ont en effet conduit à l’ouverture de la moindre enquête…

Comment s’étonner alors que la société turque soit en proie à la détresse? «Peu de pain et beaucoup de colère», voici comment un journaliste turc décrit la situation dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung: «La polarisation politique nourrie et voulue par Erdogan nous a dressés les uns contre les autres et le stress créé par la crise économique a achevé la sape de notre santé mentale», explique-t-il. «D’après les chiffres officiels du ministère de la Santé, les psychotropes sont désormais la deuxième catégorie de médicaments les plus vendus dans le pays»: leur vente a bondi de 70% en 10 ans (Courrier International).

Le pouvoir continue en effet son travail de polarisation, espérant capitaliser sur les voix les plus conservatrices. Témoin cette marche anti-LGBT organisée le 18 à Istanbul, soutenue par le Conseil de l’audiovisuel, qui a accepté de diffuser sa publicité car elle est «d’intérêt public», et qui contrairement à bien d’autres, s’est déroulée sans aucune intervention de la police… (France-24). En fait, la réponse de M. Erdoğan à ses prévisibles difficultés électorales comporte 4 éléments: accroître la polarisation de la société, trouver à une situation dont sa gestion économique erratique est seule responsable des boucs émissaires commodes (les Kurdes et les migrants syriens à l’intérieur, les ennemis occidentaux du pays à l’extérieur), distribuer des subsides à ses électeurs, et enfin, utiliser la peur de la répression pour faire taire les critiques.

Le président turc a donc commencé de véritables opérations d’achats de voix pour les élections de juin 2023: le 13, il a annoncé que l’agence publique du logement TOKI allait lancer sur cinq ans la construction d’un demi-million de nouveaux logements pour les familles à faibles revenus, dont 250.000 logements durant la phase initiale de deux ans. Avec des paiements étalés sur 20 ans, le projet a attiré 3,5 millions de demandes en moins d’une semaine. Le TOKI a cependant indiqué que les paiements seraient indexés sur les salaires du secteur public et révisés deux fois l’an… D’autres mesures, comme l’aide fiscale aux entreprises pour prendre en charge les factures d’énergie de leurs salariés, ont été annoncées. L’avenir dira si l’électorat est influencé, mais le budget, lui, le sera certainement: le déficit, déjà anticipé à plus de 50 milliards de dollars fin 2022, devrait dépasser les 6,4% initialement prévus par le gouvernement. Heureusement, l’afflux de numéraire du Golfe et… de Russie a permis de ralentir dans une certaine mesure la hausse des prix en devises… Et Al-Monitor, qui propose ce bilan, de conclure que les «gestes» économiques d’Erdoğan envers les électeurs provoqueront «un important déficit des finances publiques et l’imposition de lourdes factures aux banques d'État, aux autres entités économiques publiques et au prochain gouvernement»… Par ailleurs, le 23, la Banque Centrale turque a de nouveau baissé ses taux d’intérêts, suivant la ligne économique du Président selon laquelle «les taux créent l’inflation». Quelques jours avant, la Banque centrale américaine avait remonté les siens… (Al-Monitor).

Si les sondages laissent prévoir une élection difficile pour le parti présidentiel et ses alliés d’extrême-droite, ils ne montrent guère l’opposition conventionnelle, plus ou moins dominée par les kémalistes du CHP, dans une posture beaucoup plus favorable. Début septembre, les derniers chiffres de Metropoll donnaient certes l’AKP à seulement 30%, mais le CHP ne faisait pas mieux que 20%: «Après deux décennies au pouvoir [de l’AKP], et au milieu de la pire crise économique depuis plus de deux décennies, 20% pour le principal groupe d'opposition, c'est un peu pathétique, non?», demandait ironiquement Al-Monitor. Si les mêmes chiffres montrent qu’ensemble, les 3 principaux partis de l’«Alliance de la Nation» peuvent défaire Erdoğan (à condition de lui opposer le bon candidat), ils montrent aussi l’importance des votes kurdes – confirmant ainsi ce que montraient les scores des derniers scrutins.

Alors que le contexte politique replace la question kurde sur le devant de la scène, l’opposition a commencé à se fracturer à propos des liens possibles avec le HDP. Le 4, le député et vice-président du CHP Gürsel Tekin a indiqué dans une interview télévisée que dans un gouvernement formé par l’opposition actuelle, certains postes ministériels pourraient «bien sûr» aller à des membres du HDP, «conformément à la constitution». Cette déclaration a immédiatement enflammé les élus IYI (extrême-droite, issu d’une scission du MHP opposée à l’alliance avec l’AKP). La cheffe de ce parti, Meral Aksener, a déclaré le 6: «Nous ne nous assiérons pas à la même table  que le HDP».

Le CHP est lui-même loin d’être clair à ce propos, puisque sous l’impulsion de son leader Kamal Kiliçdaroğlu, il maintient le HDP à distance depuis la création de l’«l’Alliance de la Nation», tout en expliquant à ses dirigeants qu’il faut s’unir contre Erdoğan: il faudrait donc que les électeurs du HDP abandonnent leur parti pour faire un chèque en blanc au CHP, alors que le parti kémaliste a approuvé les diverses levées d’immunité des députés HDP, puis toutes les opérations militaires turques contre les Kurdes de Syrie… Dernier événement qui ne risque pas d’inciter les Kurdes à lui apporter leurs voix, Kilicdaroğlu, lors de sa visite au Teknofest de Samsung, une exposition de matériel militaire où étaient présentés les drones Bayraktar, a non seulement fait publiquement l’éloge de ces machines qui tuent quotidiennement des civils kurdes en Syrie et en Irak, mais a promis de poursuivre le soutien public à l'entreprise lorsque l’opposition arriverait au pouvoir!

Concernant la possibilité de ministères HDP, l’ex-coprésident emprisonné de ce parti, Selahattin Demirtaş a, dans une interview donnée à distance le 13 depuis sa cellule, réagi positivement à la déclaration de Tekin, avant de préciser que le HDP ne cherchait pas à obtenir de positions officielles, mais à «changer le système»: «Nous ne voulons pas que le voleur change, nous voulons que le vol cesse», a-t-il déclaré. Quand à la déclaration d’Aksener, le HDP, demeuré un temps silencieux, a ensuite rétorqué par la voix de son porte-parole que, sans parler de s’asseoir à la même table, «nous ne boirions même pas un verre de thé avec vous»…

Concurrencée sur sa droite par le nouveau parti Zafer («Victoire») avec un programme ouvertement raciste visant l’expulsion de tous les migrants, Aksener durcit sans cesse son discours. Elle vient d’attirer l’attention en comparant les réfugiés syriens à des «déchets» et en prévoyant si elle arrive au pouvoir de les «isoler» dans des «camps de concentration» avant de les renvoyer de force en Syrie. Certains observateurs se demandent d’ailleurs si l’AKP n’encourage pas Zafer en sous-main pour affaiblir IYI, donc l’opposition…

En instrumentalisant la question des réfugiés pour mettre en cause Erdoğan, qui les a accueillis en 2011, et en faisant de leur expulsion l’argument décisif de leur campagne, les partis de l’«Alliance de la Nation» ont encouragé un processus de radicalisation raciste des plus inquiétants. Alors que les attaques, parfois mortelles, contre les réfugiés syriens se multiplient, cette surenchère pourrait aussi pousser les Kurdes à boycotter le scrutin, une «neutralisation» qui profiterait en définitive à Erdoğan…

Il est tout à l’honneur du HDP d’avoir refusé cette voie, et le 23, le parti a annoncé pour le lendemain la formation d’une nouvelle alliance progressiste de 6 partis, intitulée «Alliance pour le travail et la liberté». Elle comprend les membres suivants: Parti démocratique des peuples (HDP), Parti des travailleurs (TİP), Parti du travail (EMEP), Parti de la liberté sociale (TÖP), Parti du mouvement ouvrier (EHP), Fédération des assemblées socialistes (SMF). Avant même son annonce officielle, Tuncer Bakırhan, vice coprésident du HDP, en a indiqué l’orientation à Gazete Duvar: face aux alliances existantes, dont «aucune n’apporte d’espoir à la société», proposer une alternative démocratique, avec «des solutions aux principaux problèmes de la Turquie»: «Les problèmes sociaux tels que les restrictions dans le domaine des droits et libertés, la question kurde, l'égalité des droits des Alévis en matière de citoyenneté, le chômage, la crise économique, la pauvreté, les victimes des décrets présidentiels, les droits des jeunes, les droits des femmes, les droits environnementaux et la démocratie». Bakırhan a ajouté: «Bien que l'alliance se forme pendant le processus électoral, il ne s'agit pas d'une ‘alliance électorale’». […] «Cette alliance est en fait une alliance de lutte».

Selon les sondeurs d'opinion, la nouvelle alliance, dont Bakırhan a estimé que le potentiel de votes pourrait atteindre les 20%, se trouve dans une «position clé», notamment pour les élections présidentielles (Duvar).

Le volet «répression» de l’activité du pouvoir est malheureusement toujours aussi fourni. Le 2, l’AFP a annoncé l’arrestation le vendredi précédent de la députée HDP Semra Guzel qui se déplaçait «avec un faux passeport» dans le nord-ouest du pays. Son immunité avait été levée par le parlement en mars après que des médias pro-gouvernement avaient opportunément publié une photographie datant de la période du processus de paix la montrant avec son fiancé, un combattant du PKK. Güzel avait obtenu à l’époque l’autorisation du gouvernement turc de le visiter (WKI). Le 9, un tribunal d’Antalya a interdit pour «propagande en faveur d’une organisation terroriste» la distribution et la vente du recueil de poèmes Yıkılacak Duvarlar («Les murs s’écrouleront») de Figen Yüksekdag, l’ancienne coprésidente du HDP emprisonnée depuis près de huit ans. Écrit en détention, l’ouvrage avait été publié en 2020 chez Ceylan (Istanbul). Le livre devrait être prochainement confisqué chez l’éditeur et dans toutes les librairies pour être détruit. Yüksekdag y mentionne indirectement les crimes commis par l’armée turque en 2015-2016 dans les villes kurdes de Turquie, notamment à Cizre où, selon les rapports de plusieurs organisations de défense des droits humains, au moins 177 personnes ont été brûlées ou abattues par les forces de sécurité dans les sous-sols des immeubles où elles s’étaient réfugiées. Au moins 288 personnes sont mortes durant le siège de la ville.

Le 13, le bureau du procureur de Diyarbakir a lancé une enquête pour «propagande terroriste» contre le conseiller CHP Nevaf Bilke. À l’occasion du congrès provincial du CHP, tenu dans la ville le 10, Bilke avait donné en kurde à la chaîne Rûdaw une interview durant laquelle il avait déclaré: «Diyarbakır est vraiment une ville importante et historique du Kurdistan turc» (Duvar). Le 16, la police de Mersin a arrêté un responsable du Parti des régions démocratiques (DBP), Metin Inci, et deux femmes accusées d’«appartenance» aux YPJ syriens (Unités de défense des femmes).

Le 26 septembre, 3 supporters de football ont été arrêtés à Diyarbakir pour avoir déployé le drapeau du Kurdistan d’Irak durant un match. Le barreau de Diyarbakır a demandé leur libération en rappelant qu’il s’agit du drapeau officiel du Gouvernement Régional du Kurdistan tel que reconnu par la Constitution irakienne, et a dénoncé les messages de haine qui avaient envahi les réseaux sociaux à cette occasion.

La situation dans les prisons turques démontre toujours le même mépris des droits de la personne, voire la cruauté, qui caractérisent l’administration pénitenciaire. L’exemple-type en est l’ancienne députée HDP Aysel Tugluk, maintenue en cellule alors qu’elle a été diagnostiquée atteinte de démence en mars 2021, et que les médecins indiquent qu’elle ne peut plus assurer seule les gestes de la vie quotidienne. Ses proches et ses avocats demandaient depuis des mois son transfert à l’hôpital. Il a fallu que sa santé se détériore encore, après qu’elle a contracté le coronavirus, pour qu’elle y soit finalement transférée en urgence le 9 de ce mois. L’ancienne coprésidente du HDP Figen Yuksekdag, incarcérée elle aussi à la prison de Kandira (Kocaeli), a indiqué durant son audience le même jour que «La situation défavorable créée par les conditions de détention ne cesse d’aggraver son état de santé» (Rûdaw). Le 12, quatre femmes journalistes détenues à la prison pour femmes de Diyarbakir ont annoncé par l’intermédiaire de leurs avocats qu’elles entraient en grève de la faim durant 5 jours pour attirer l’attention sur les violations des droits humains subis par les détenus, entre autres la surveillance intérieure permanente par caméras, la pratique des fouilles corporelles, l’absence de soins aux prisonniers malades et l’interdiction de tout événement social en prison. Safiye Alağaş, Neşe Toprak, Remziye Temel et Elif Üngür font partie du groupe de 16 journalistes arrêtés  en juin dernier et incarcérés pour «propagande terroriste» (Bianet).

Le 14, quelque 350 avocats de 22 pays ont tenu une conférence de presse au Club de la presse européenne de Bruxelles. L’objet était le suivi de leur demande au ministère turc de la Justice de rencontrer le chef du PKK emprisonné, Abdullah Öcalan. Celui-ci a rencontré ses avocats pour la dernière fois en août 2019, après un isolement de 8 ans… Depuis lors, ses avocats ont déposé plus de 100 demandes de visites, toutes rejetées. Quant à sa famille, Öcalan n’a eu aucun contact avec elle depuis une conversation téléphonique avec son frère Mehmet en mars 2021. Durant la conférence, Selma Benkhelifa, du réseau Progress Lawyers Network, a rappelé que «l'État de droit signifie que les États respectent les décisions du pouvoir judiciaire». La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a considéré en 2014 que l’isolement imposé sur l’île d’Imralı (où se trouve détenu Öcalan) était assimilable à de la torture: «Nous avons gagné cette affaire, et la Turquie a été condamnée». Pour autant, cette décision judiciaire n’a eu aucun effet concret (Duvar)…

Le 18, un nouveau détenu a connu une mort suspecte en cellule d’isolement. Les autorités ont annoncé le «suicide» de Barış Keve, qui purgeait dans la prison de Malatya une peine de 6 ans et 3 mois pour «appartenance à une organisation armée» . Son frère, qui lui avait parlé 2 jours auparavant, a nié toute vélléité de suicide chez le défunt (WKI). Les obsèques de Keve le 20, tenues à Çatak (Van), ont été suivies par des centaines de personnes dont les dirigeants locaux du HDP et du DBP. Malgré les menaces de dispersion de la police, les participants ont scandé des slogans comme «Vive la résistance des prisons» (ANF).

Le 21 septembre, en un véritable déni de justice, la Cour pénale d’Ankara a rejeté une demande visant à inclure l’assassinat du célèbre écrivain kurde Musa Anter dans le champ des «crimes contre l'humanité», ce qui de fait revient à classer l’affaire. Anter avait été assassiné en 1992 à Diyarbakir, donc il y a 30 ans. L’affaire, dont le cas a été intégré à celui plus large des exécutions extrajudiciaires perpétrées par le groupe de gendarmerie du JITEM, était arrivée en audience le 15 de ce mois, alors que la date de prescription était le 20. Au lieu de rendre son jugement comme attendu, la Cour a renvoyé le cas au 21 septembre, soit après la date de prescription. Alors que l’avocat de la défense avait demandé l’abandon du dossier, celui du fils de la victime, présent à l’audience, s’était appuyé sur les conclusions de la Commission d’enquête parlementaire de 1995 pour demander que l’affaire soit considérée comme relevant des crimes contre l’humanité. Celle-ci avait en effet conclu que l’assassinat avait eu pour objectif de terroriser une partie de la société. C’est ce classement, qui aurait rendu l’affaire imprescriptible, qui a été rejeté par le tribunal.

Enfin, le 13, une nouvelle attaque raciste a visé une famille kurde venue visiter une maison qu’elle avait achetée dans un village de la province ethniquement turque d’Aydın. Après avoir bloqué la route pour empêcher la famille de quitter le village, les villageois ont attaqué et violemment battu les membres de la famille, incluant les femmes et les enfants. Appelée par le père, la gendarmerie a refusé d’intervenir, lui demandant d’aller à l’hôpital pour obtenir un rapport médical puis de déposer plainte, avant de raccrocher. Certains des membres de la famille apparaissent avoir été blessés très gravement.

Le 23, le HDP a indiqué que dans sa cellule d’Edirne, son ancien coprésident Selahattin Demirtaş s’était rasé la tête en signe de soutien aux manifestations déclenchées en Iran par le meurtre par la police iranienne des mœurs de la jeune kurde Jîna Mahsa Amini. Son compagnon de cellule Selçuk Mızraklı, ancien co-maire de la municipalité métropolitaine de Diyarbakir, a fait de même.

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