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Bulletin N° 471 | Juin 2024

 

 

IRAK : LES ÉLECTIONS PARLEMENTAIRES DU KURDISTAN FIXÉES AU 20 OCTOBRE 2024

Après des mois d’âpres négociations et controverses entre Erbil et Bagdad ainsi qu’entre partis politiques kurdes et plusieurs reports, les élections parlementaires du Kurdistan auront lieu le 20 octobre prochain a annoncé le 26 juin un porte-parole de la présidence du Kurdistan citant un décret présidentiels signé le jour même par le président Nechirvan Barzani.

Initialement prévues à l’automne 2022, ces élections ont été reportées à plusieurs reprises d’abord en raison d’une mésentente entre les partis kurdes sur une révision éventuelle de la loi électorale. Ensuite, en février dernier la cour fédérale suprême irakienne avait décidé de réduire de 111 à 100 le nombre de sièges du Parlement du Kurdistan supprimant de fait le quota de 11 sièges réservés aux minorités chrétiennes et turkmènes. Cette décision, jugée inconstitutionnelle a provoqué un tollé général parmi les représentants de ces minorités qui ont déclaré qu’ils allaient boycotter les futures élections. La principale formation politique de la région, le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), a également pris la décision de boycott rendant impossible la tenue de ces élections. Après des mois de discussions entre Erbil et Bagdad, la cour suprême irakienne a finalement rétabli un quota de cinq sièges pour les minorités. Sous la pression des Alliés de la Coalition internationale et afin d’éviter la paralysie des institutions du Kurdistan, le PDK a, mi-juin, consenti à ce compromis « réaliste » mais inconstitutionnel. Après consultations avec les partis politiques kurdes, la Haute Commission électorale et la Mission locale des Nations-Unies (UNAMI), le président du Kurdistan a fixé la date du 20 octobre. La campagne électorale devrait commencer après les vacances d’été, début septembre.

Cependant, en dépit des visites récurrentes des dirigeants kurdes à Bagdad et les promesses d’un règlement prochain des multiples litiges en cours dont celui l’exportation du pétrole du Kurdistan et la question du budget du Kurdistan, peu de progrès significatifs ont été réalisés en juin.

Une délégation du gouvernement régional du Kurdistan (GRK) et les sociétés pétrolières et gazières internationales (CIO) ont rencontré des responsables irakiens à Bagdad le 8 juin pour discuter de la manière de reprendre les exportations de pétrole du Kurdistan. Le ministère irakien du Pétrole (OIM), qui a organisé la réunion, avait demandé aux CIO de révéler leurs contrats avec Erbil avant la réunion. L'OIM avait engagé des poursuites contre les contrats dont elle avait demandé la divulgation. Une source impliquée dans le dialogue a déclaré à Rudaw qu’une telle demande plaçait les CIO dans un « péril juridique », compte tenu de l’ordonnance judiciaire rendue en mars qui a arrêté les exportations de pétrole du KRG. La réunion du 8 juin visait à lever les obstacles afin que le GRK puisse reprendre ses exportations. Au 9 juin, aucun détail sur ces négociations n'avait été révélé, bien que le ministre irakien du Pétrole, Hayyan Abdul Ghani, ait déclaré : « Il y a de bons progrès en ce qui concerne l'exportation de pétrole dans la région du Kurdistan. Il se rapproche d’un accord sur la reprise des exportations de pétrole de la région du Kurdistan. Depuis l’arrêt des exportations pétrolières du Kurdistan, l’Irak a perdu près de 15 milliards de dollars.

A New York, le Conseil de sécurité des Nations Unies a répondu à la demande officielle de l'Irak de mettre fin à la Mission d'assistance des Nations Unies pour l'Irak (MANUI) en votant à l'unanimité la prolongation de la MANUI jusqu'au 31 décembre 2025. Il n'est pas clair si la MANUI sera renouvelée après cette date, car l'Irak a demandé qu'il y soit mis fin en 2025. Dans le même temps, la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour l'Irak, Mme Jeanine Hennis-Plasschaert, dont l'expulsion a été réclamée à plusieurs reprises par des milices et des hommes politiques chiites pro-iraniens, quittera l'Irak pour travailler au Liban. Mme Hennis-Plasschaert a travaillé en Irak pendant cinq ans et a déclaré dans son message d'adieu : « Dans tout le pays y compris dans la région du Kurdistan, d'innombrables personnes de tous âges ont spontanément partagé, à maintes reprises, leurs espoirs et leurs aspirations ».

Toujours sur le plan diplomatique, le 13 juin, le ministre iranien des Affaires étrangères par intérim, Ali Bagheri Kani, s’est rendu en Irak et a rencontré le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères irakien, Fouad Hussein. Les responsables ont discuté des relations bilatérales et des moyens de les renforcer. Plus tard, Bagheri s'est rendu dans la région du Kurdistan et a rencontré des responsables du gouvernement régional du Kurdistan (GRK), notamment l'ancien président Masoud Barzani, le président Nechirvan Barzani et le Premier ministre Masrour Barzani. Ces réunions se sont déroulées dans un contexte tendu. L'Iran a soutenu des milices chiites attaquant le Kurdistan. Cependant, la récente visite de Nechirvan Barzani semble avoir temporairement apaisé les tensions entre Téhéran et Erbil.

La nouvelle ambassadrice américaine en Irak Tracey Jacobson a témoigné devant la commission sénatoriale des relations étrangères. Lors de son audition, elle a déclaré que les milices favorables à l’Iran constituent la plus grande menace pour la stabilité et la souveraineté de l’Irak. Elle a promis que, si elle était confirmée, elle utiliserait les outils politiques américains pour contrer ces milices et réduire l’influence de l’Iran dans la région. Elle s’est également engagée à empêcher la résurgence de l’État islamique. L'ambassadrice Jacobson a souligné l'importance du GRK et s'est engagée à renforcer les relations entre Erbil et Washington, ainsi qu'entre Erbil et Bagdad. Le gouvernement irakien a critiqué les commentaires de l’ambassadrice Jacobson, arguant qu’ils reflètent un manque de compréhension d’un « nouvel Irak » et constituent une ingérence dans les affaires intérieures irakiennes. Néanmoins, un porte-parole du gouvernement a reconnu que la nomination de l’ambassadrice Jacobson pourrait renforcer les relations entre les États-Unis et l’Irak. L'ambassadrice Jacobson apporte à ce poste plus de 30 ans d'expérience, ayant servi au Turkménistan, au Tadjikistan et au Kosovo..

La coalition internationale contre Daech, dont le mandat commence à être remis en cause par des factions et milices chiites pro-iraniennes, continue de conseiller, former et équiper les Peshmergas kurdes. D’après un communiqué rendu public le 28 juin et cité par le site kurde Rûdaw, en 8 ans la coalition a dépensé un milliard de dollars au bénéfice des Peshmergas, une somme semblant conséquente mais une goutte d’eau comparée à des centaines de milliards de dollars dépensés en pure perte en Afghanistan ou dans la partie arabe de l’Irak. Le 12 juillet 2016 le Pentagone avait signé un Memorandum of Understanding avec le ministère de Peshmergas pour une coopération de dix ans et celle-ci devrait se poursuivre au moins jusqu’aux élections américaines de novembre prochain. La coalition internationale regroupe 87 États, dont les Etats-Unis, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Après une longue période de participation active à la guerre contre Daesh son mandat consiste désormais en missions de conseil et de formation.

Enfin, le 16 juin, les États-Unis ont désigné la milice chiite Harakat Ansar Allah al Awfiya (HAAA) basée en Irak comme organisation terroriste pour son implication dans des attaques contre les intérêts américains, notamment l'attaque de janvier 2024 contre une base en Jordanie qui a tué trois membres du personnel américain et blessé. Deux jours plus tard, la HAAA a publié une déclaration affirmant qu'elle considérait cette désignation comme « un insigne d'honneur ». La HAAA entretient des liens étroits avec le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), qui a agi contre les intérêts américains en Irak et en Syrie plus de 100 fois depuis octobre 2023. L'ambassadrice américaine en Irak, Mme Alina Romanowski, a déclaré que la désignation de la HAAA reflète l'engagement des États-Unis à éradiquer « l'influence néfaste de l'Iran et les menaces posées par les milices affiliées à l'Iran ». La HAAA est également soupçonnée d'avoir kidnappé et tué des manifestants affiliés au mouvement de protestation populaire Tishreen de 2019 qui revendiquait de meilleures opportunités d'emploi et de meilleurs services sociaux à Bagdad.

 

TURQUIE : LES MAIRES KURDES RÉCEMMENT ÉLUS MENACÉS DE DESTITUTION

Deux mois après les élections municipales les 78 maires élus sur les listes du Parti de l’égalité et la démocratie des peuples (DEM, ex-HADEP) sont menacés de destitution par le pouvoir turc. Celui-ci avait déjà tenté d’attribuer d’office la mairie de Van au candidat AKP, arrivé 30 points derrière le maire élu Abdullah Zeydan, DEM, prétextant que ce dernier serait « inéligible ». Devant le tollé général contre ce déni flagrant de démocratie et des manifestations massives un peu partout en Turquie, il avait dû revenir sur sa décision. Mais, ayant de la suite dans les idées et digérant mal sa défaite électorale, le président turc revient à la charge en mettant en œuvre une stratégie de saucissonnage en destituant l’un après l’autre les nouveaux élus kurdes sous des prétextes juridiques variés afin de les remplacer par des «kayyum », des administrateurs turcs nommés par Ankara.

C’est ainsi que le 3 juin, le ministère turc de l’Intérieur a annoncé la destitution de Mehmet Siddik Akis, maire kurde de Hakkari, une ville kurde située à la jonction des frontières étatiques avec les Kurdistan irakien et iranien. Il est accusé par les autorités « d’appartenance à une organisation armée terroriste ». Arrêté à Van, en déplacement professionnel, il a été déféré devant le tribunal de Hakkari qui l’a aussitôt condamné à 20 ans de prison pour une affaire qui remonterait à 2009. Cette justice expéditive, téléguidée par Ankara, sans même attendre un éventuel recours devant la cour d’appel, a décidé l’incarcération du maire kurde. Le ministre turc de l’Intérieur l’a aussitôt remplacé par le gouverneur de la ville.

Dans un Etat de droit digne de ce nom, la commission électorale vérifie les casiers judiciaires des candidats avant d’approuver leur candidature. C’est ce qu’avait fait la Commission électorale turque locale selon laquelle Mehmet Siddik Akis était parfaitement éligible. Le jugement expéditif d’un tribunal de première instance faisant fi des droits de la défense, ne devient définitif qu’une fois tous les recours juridiques épuisés. C’est seulement au terme de ce processus que si le maire est définitivement condamné il appartient au Conseil municipal de désigner quelqu’un d’autre pour le remplacer ou au gouvernement de dissoudre le Conseil municipal et d’organiser de nouvelles élections.

En Turquie ce n’est pas le Droit, c’est le fait du prince, plus précisément les diktats du président turc qui prévalent. Le parti DEM a qualifié la destitution du maire de « coup d’Etat contre la volonté du peuple » accusant le pouvoir turc de se venger de sa défaite électorale. Des manifestations de protestation ont eu lieu dans la plupart des villes kurdes dont les maires se savent dans le collimateur d’Ankara et qui sont conscients que « des enquêtes sont actuellement menées contre tous les maires DEM et que progressivement ils seront tous remplacés par des administrateurs turcs nommés comme après les élections municipales de 2015 e de 2019. Tel est l’ordre colonial turc au Kurdistan.

Le président du Parti républicain du peuple (CHP) principal parti de l’opposition) Ozgür Ozel, a affirmé sur son compte X, rejeter une décision qui « se base sur une affaire vieille de dix ans et qui est toujours en cours ». Il a dépêché une délégation de son parti, formée de plusieurs députés, pour exprimer sa solidarité avec la populatio locale. Pour l’ancien Premier ministre Ahmet Davutoglu, « désigner un kayyum (administrateur d’Etat) à la mairie de Hakkari est une pratique totalement anti-démocratique. On vient tout juste de sortir de l’élection du 31 mars. Si le maire arrêté est coupable alors pourquoi l’avoir autorisé à participer à l’élection ? Mettre un kayyum c’est mettre la volonté des électeurs sous hypothèque et encourager sur le terrain l’organisation terroriste » (Le Monde 3 juin).

L’enquête du Monde auprès des maires kurdes actuellement en fonction révèle aussi que la gestion de ces administrateurs nommés a été au financier aussi désastreux que sur le plan politique. Ainsi la ville de Van, avec un trou de 9 milliards de livres turques (250 millions d’euros), est devenue l’une des villes les plus endettées de Turquie. Les administrateurs turcs « ont laissé partout une ardoise colossale, creusé la dette du budget municipal et transféré en grande partie les ressources des villes à l’Etat ou a des tiers » relève les correspondant du Monde Nicolas Boursier. Selon le co-Maire de la capitale kurde Diyarbakir, 1,8 million d’habitants, Dogan Hatun « les gens ont compris le côté factice de ce système d’administrateurs venus d’ailleurs, totalement éloignés des préoccupations locales, ils ont fermé et barricadé la mairie, démantelé toute sa structure administrative, détourné les ressources ».

Les protestations contre la destitution du maire de Hakkari se sont étendues au Parlement turc où des députés du parti gouvernemental AKP et ceux du DEM en sont venus aux mains. Réagissant à ces mouvements de colère et d’indignation le président turc a, le 5 juin, déclaré que « personne ne doit être gêné par le verdict à Hakkari, la justice a décidé selon la loi » et que « cela ne servait rien d’attaquer à droite et à gauche avec des pancartes à la mairie » (le Monde 7 juin).

Dans le cadre de sa politique d’harcèlement et d’asphyxie des municipalités kurdes, le gouvernement turc veut les empêcher d’entrer en contact avec leurs homologues européennes et de développer des partenariats. Une dizaine de maires kurdes dont la co-maire de Diyarbakir Mme Serra Bucak, ont le 25 juin reçu interdiction de sortie du pays. D’autres devraient sans doute suivre bientôt.

Par ailleurs, le 21 juin des feux de végétation ont fait au moins 12 morts, tué des centaines, d’animaux et dévasté de nombreux villages dans une région située entre Diyarbakir et Mardin. Selon le ministre turc de l’Intérieur, il serait dû à un brûlage de chaumes. Les habitants et les élus locaux accusent les lignes électriques défectueuses et la compagnie d’électricité turque d’avoir provoqué l’incendie dévastateur. Ils dénoncent aussi l’incurie des services de secours de l’Etat qui ont pris tout leur temps avant d’intervenir par des moyens dérisoires car ne disposant ni d’hélicoptères ni de bombardiers d’eau. Leur demande d’enquête indépendante, appuyée par le barreau de Diyarbakir, pour établir les faits et les responsabilités et dédommager les victimes a reçu un accueil indifférent auprès du gouvernement turc qui a une longue tradition d’enterrer les affaires gênantes.

A signaler aussi que, selon un rapport rendu public le 14 juin par la Confédération internationale des syndicats (International Trade-Union Confederation) le 14 mai, la Turquie figure désormais parmi les 10 pays pires où les droits politiques et syndicaux ne sont pas respectés. Elle se trouve désormais dans ce groupe avec des pays comme la Bélarusse, la Myanmar, le Guatémala, le Bangladesh et la Tunisie. Triste constat pour un pays membre du Conseil de l’Europe et de l’OTAN censés représenter la grande famille des démocraties.

La Confédération internationale des Syndicats regroupe des syndicats de 167 pays avec près de 200 millions d’adhérents.

 

IRAN : UN « RÉFORMATEUR » ARRIVE EN TÊTE DU SCRUTIN PRÉSIDENTIEL

Les Iraniens étaient appelés aux urnes le 28 juin pour élire le successeur du président Raïssi mort dans un accident d’hélicoptère le 19 mai dernier.

Parmi les quelques 80 personnalités ayant fait acte de candidature, le Conseil des gardiens de la constitution, un organe non élu dominé par des ultra-conservateurs, a sélectionné 6 candidats « compatibles avec les valeurs de la République islamique ». Des candidats tant soit peu indépendants ou réformistes ou des conservateurs qui, comme l’ancien président Ahmadinajat, ne sont plus en odeur de sainteté chez le Guide suprême l’ayatollah Khamenei, n’ont pas été autorisés à sa présenter (Le Monde 9 juin).

Les candidats retenus sont évidemment des hommes et, à l’exception de l’un d’entre eux, tous des ultras conservateurs appartenant à l’aile dure du régime dont le président du parlement Mohammed Bagher Ghalibat, le maire de Téhéran Ali Reza Zakani, Said Jalil, l’ancien négociateur du dossier nucléaire, Amir Hussein Ghazizadeh, chef de de la Fondation des martyrs et un ancien ministre de l’Intérieur Mostafa Pourmohammadi. Pour donner une once de diversité et surtout éviter un boycott massif des urnes et assurer un minimum de participation populaire un candidat « réformateur » modéré, le député de Tabriz Massoud Pezeshkian, a également été adoubé. Ce chirurgien cardiaque, qui fut ministre de la santé sous la présidence du président réformateur Mohammed Khatami, qui en son temps avait éveillé des espoirs de changement, bénéficie d’un soutien discret de certaines figures du camp modéré dont l’ex- ministre des Affaires étrangères Zarifi, architecte de l’accord nucléaire signé à Vienne en 2015. Il promet d’engager le dialogue avec les occidentaux pour obtenir sinon la levée du moins l’allègement des sanctions qui frappent durement l’économie iranienne. Il promet aussi l’apaisement sur le plan domestique en questionnant publiquement la pertinence de l’obligation du port du voile imposé aux femmes laissant entendre que s’il était élu il y mettrait fin. Il a essayé aussi tout au long de sa campagne électorale de tendre la main aux « minorités » c’est-à-dire aux peuples non persans de l’Iran souvent discriminés et durement réprimés par le régime. Né dans la ville kurde emblématique de Mahabad, de parents azéris, il parle couramment le kurde et l’azéri. Dans ses meetings au Kurdistan iranien il s’est adressé en kurde aux électeurs leur promettant une meilleure considération et prise en compte de leur langue et de leur culture ainsi que des allocations accrues de ressources pour le développement de la région. Il a terminé sa harangue dans la métropole kurde de Kermanchah par un vibrant « Bijî Kurdistan » (Vive le Kurdistan), une première non seulement dans l’histoire de la République islamique mais dans l’histoire récente de l’Iran.

Dans ses meetings électoraux en Azerbaidjan le candidat Pezeshkian, appelé couramment « le docteur », s’est adressé en azéri à ses électeurs et il a réussi à créer une certaine dynamique en sa faveur. Cependant, il n’a eu cesse de jurer de sa fidélité au Guide Suprême. On ne sait jusqu’où peut aller ce jeu d’équilibre. Certains observateurs se demandent s’il ne s’agit pas de la part du régime islamique d’un ballon d’essai destiné à apaiser quelque peu ses relations conflictuelles avec les « minorités ».

Cependant, l’effet de cette dynamique « réformatrice », sans programme articulé, est resté mesuré sur les électeurs iraniens désabusés qui de Khatami à Rouhani ont vu des candidats confortablement élus avec des promesses de réformes et qui une fois élus n’ont pas honoré leurs engagements. L’essentiel du pouvoir étant détenu par le Guide Suprême non élu et par les Gardiens de la révolution qui contrôlent la politique étrangère, la défense et l’économie du pays, la marge de manœuvre d’un président élu reste très limitée, de surcroît lorsque le Majlis (parlement) est dominé par des ultra-conservateurs.

Du fond de sa prison, la Prix Nobel de la Paix Nargès Mohammadi, condamnée le 18 juin (AFP) à une nouvelle peine d’un an de prison pour « propagande », a dénoncé « un simulacre d’élection ». Une autre figure de l’opposition Mir Hossein Moussavi, leader du mouvement Vert et vainqueur des élections présidentielles de 2009 attribuées frauduleusement à Mahmoud Ahmadinajat et assigné depuis à résidence, a refusé l’urne que les autorités avaient transportée jusqu’à la porte de son domicile (Le Monde 30 juin). L’appel solennel lancé le 25 juin par l’ayatollah Khamenei n’a mobilisé que ses fidèles. La grande majorité des électeurs iraniens désenchantés ont boycotté les urnes. Officiellement l’abstention a été de 60%, le taux le plus élevé dans une élection présidentielle depuis l’instauration de la république islamique en Iran en 1979.

Le candidat « réformateur » Massoud Pezeshkian est arrivé en tête avec 44% des suffrages contre 38% pour l’ultra-conservateur M. Jalili. Ils vont se retrouver au second tour de l’élection fixé au 5 juillet. Le chef du Parlement Mohammed Bagher Ghalibaf, plusieurs fois candidat malheureux aux élections précédentes, a essuyé un échec cuisant sans doute en raison de nombreuses affaires de corruption dans lesquelles cet ancien dirigeant des Gardiens de la révolution est impliqué.

Lors de la campagne électorale plusieurs candidats ont ouvertement parlé de la nécessité pour le régime iranien de se doter de l’armé nucléaire. Et certains leaders iraniens laissent désormais tomber leur insistance sur le caractère « pacifique » du programme nucléaire iranien constate le New York Times dans son numéro du 27 juin au terme d’une vaste enquête. De son côté, l’Agence internationale de l’énergie atomique affirme que l’Iran continue d’accroître sa capacité nucléaire (AFP 14 juin). Selon l’AiEA l’Iran est le seul État non doté d’arme nucléaire à enrichir de l’uranium, jusqu’au niveau élevé de 60% - tout près de la qualité militaire tout en continuant à accumuler d’importants stocks. L’AIEA a informé ses membres le 14 juin que Téhéran lui avait signifié qu’il installait davantage de cascades d’enrichissement dans ses installations nucléaires de Natanz et de Fordow. Le Conseil des gouverneurs de l’Agence a adopté une résolution critiquant le manque de coopération de Téhéran. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont condamné les dernières mesures de l’Iran, une condamnation symbolique et sans conséquences véritables (Le Monde 15 juin).

Dans le reste de l’actualité iranienne, le 15 juin, l'Iran et la Suède ont négocié un accord d'échange de prisonniers. L'échange comprenait le diplomate de l'Union européenne Jonah Floredus pour la Suède. L’Iran a accueilli Hamid Nouri, un fonctionnaire judiciaire qui avait été reconnu par la justice suédoise coupable de crimes de guerre et de l’exécution massive de 5 000 dissidents en 1988. Les otages suédois avaient été inculpés et reconnus coupables de fausses accusations, notamment d’espionnage et de collusion contre la sécurité nationale iranienne. Nouri, criminel de guerre reconnu coupable, a été accueilli en héros en Iran et a rapidement lancé un avertissement laconique aux « terroristes, dissidents » : « Je m’appelle Hamid Nouri, je suis en Iran, je suis avec ma famille…. Où êtes-vous, gens méprisables ? Vous avez dit que même Dieu ne pouvait pas libérer Hamid Nouri, et vous avez constaté qu’il l’a fait (Le Monde 15 juin).

Au Kurdistan, Le régime iranien a arrêté en juin un certain nombre de militants kurdes, dont Zara Nabizadeh à Mehabad, Hataw Akrami et Afsaneh Shahii à Bokan, Hamidreza Arovaneh à Dehloran, Sajjad Moradivandan à Abdanan, Osman Galawezhi à Piranshahr, Massud Dalawand à Khurmawa, Adel Khalani à Sardasht. , Matin Mehdizadeh à Shinno, Seyad Amhedian à Takab et Houshmand Moradi à Téhéran. De nombreux détenus sont accusés de s’être moqués de la mort de l'ancien président iranien Ibrahim Raisi. L'Organisation Hengaw pour les droits de l'homme signale que le régime iranien avait arrêté 141 personnes en mai, dont 80 Kurdes. Pendant ce temps, les gardes-frontières iraniens ont tué un porteur frontalier kurde de 19 ans (kolbar) près de Baneh et en ont blessé deux autres près de Marivan et Shinno. Un autre kolbar est mort après être tombé dans une rivière alors qu'il tentait d'échapper aux autorités iraniennes à Sardasht.

Un jeune kurde, Farhad Beigi Garousi,s'est suicidé suite à des intimidations de l'État. Il avait 21 ans. Garousi a été arrêté en 2022 dans la province de Kermanshah après avoir participé aux manifestations nationales « Femme, vie, liberté ». Au moment de son décès, il avait été temporairement libéré sous caution. En outre, la Cour suprême iranienne a confirmé la peine de mort prononcée contre un imam kurde de Bokan, inculpé après avoir prononcé des discours en faveur de manifestations. Par ailleurs, le 6 juin, les forces frontalières iraniennes ont abattu Hajir Mahmoudpour, un porteur frontalier kurde de 24 ans (kolbar), au poste frontière de Nowsud. L'incident s'est produit juste un jour après qu'un autre kolbar ait été abattu par les gardes-frontières iraniens dans la zone frontalière de Marivan.

Les forces iraniennes ont réprimé les militants kurdes, arrêtant de nombreuses personnalités. Heydar Fattahi, Mohammad Mohammadi et Farid Badidest ont été récemment arrêtés. Ils viennent de différentes régions et districts. Beaucoup ont été arrêtés en raison de publications ou de manifestations organisées à la suite de la mort du président iranien Ebrahim Raïsi à la mi-mai. On n'a eu aucune nouvelle depuis leur arrestation et leurs lieux de détention sont inconnus. Le 11 juin, les forces frontalières iraniennes ont grièvement blessé le kolbar Arman Hosseini, un Kurde de 26 ans, près de Baneh. Cet incident est le dernier d'une série de fusillades contre des kolbars qui gagnent leur vie en transportant des marchandises du Kurdistan irakien vers l'Iran. Leur travail est à haut risque, impliquant la traversée de terrains périlleux et l’exposition à des gardes-frontières hostiles.

 

ROJAVA : LE KURDISTAN SYRIEN A PERDU PRÈS DE LA MOITIÉ DE SA POPULATION KURDE

L’exode des Kurdes syriens vers les pays voisins et vers l’Europe depuis le début en 2011 de la guerre civile vide progressivement la région de sa population kurde. C’est ce que révèle une étude de terrain réalisée par l’European Center for Kurdish Studies et The Institute for Foreign Relations (IFR) soutenus par le Gouvernement allemand.

Selon cette étude qui a été menée dans 10 villes et 880 villages de la région et dont les principales conclusions sont citées sur le site kurde RUDAW, le 12 juin, d’après les statistiques syriennes de 2010, un an avant la guerre, ces territoires avaient une population de 1.287.161 habitants. En 2023, 549 681 d’entre eux avaient quitté la région. Dans certaines localités des déplacés arabes sont venus s’installer à leur place. En conséquence, les Kurdes autrefois largement majoritaires sont devenus une minorité dans les villages entourant les villes de Qamishli, Jindires, Amouda et Dêrik. Qamishli, ville principale de la région de Djezireh, appelée « bec de canard » par les géographes de l’époque du mandat français, comptait, en 2010, 464 333 habitants. En 2023, elle n’en compte plus que 233 472. A Serê Kaniyê (Ras al-Ain) et Girê Spî (Tell Abyad), villes autrefois peuplées très majoritairement de Kurdes et actuellement sous occupation turque, il ne reste quasiment plus de Kurdes. Afrin, autre ville peuplée à plus de 80% de Kurdes jusqu’à l’occupation turque de 2018 les Kurdes sont devenus minoritaires, leurs terres et leurs biens saisis, offerts aux proches des milices sunnites arabes supplétives de l’armée turque comme butin de guerre. La petite localité de Jindires dans le canton d’Afrin, a vu sa population kurde chuter de 13 611 à 3 081 et 23 469 Arabes, souvent originaires des banlieues islamistes de Damas, y ont été installés par l’occupant turc. Dans les 33 villages des environs de Jindires étudiés dans cette enquête la population kurde est passée en quelques années de 19 288 à 5 822. Ces villages ont connu un changement démographique dramatique avec l’installation de 19 558 colons arabes avec le soutien financier du Qatar et les encouragements de la puissance occupante turque.

Ces changements démographiques forcés constituent des crimes de guerre régulièrement documentés et dénoncés par les ONG locales et internationales des droits de l’homme. En août 2023, le Département du Trésor américain avait annoncé des sanctions contre deux milices pro-turques impliquées dans des crimes de guerre : la Brigade Sulaiman Shah, formée de Turkmènes, et la Division Hamza, formée d’Arabes sunnites djihadistes. Sanctions qui sont restées largement symboliques car ces milices sont armées et financées par la Turquie, puissance occupante, qui elle n’est guère inquiétée par ses alliés de l’OTAN.

La guerre à bas bruit se poursuit à la fois au Rojava et dans les territoires syriens sous le contrôle du gouvernement de Damas. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDM) depuis la fin de l’État islamique territorial et sa défaite militaire face aux forces kurdes en 2019, DAECH a pu se regrouper, se restructurer et reprendre progressivement ses activités. Depuis ses défaites territoriales en 2019 elle a tué près de 4100 personnes à l’en croire les décomptes établis par l’OSDH (AFP 29 juin).

Ses opérations visent principalement les forces démocratiques syrienne (FDS) à majorité kurde avec souvent le soutien des milices pro-turques. En juin, les attaques terroristes de l’État islamique (Daech) se sont intensifiées dans le désert syrien (Badia), notamment à Deir Ez Zor. Au moins seize soldats syriens ont été tués par un champ de mines de Daech à Badia, une zone connue sous le nom de triangle de la mort, située entre Raqqa, Homs et Deir ez Zor. La Russie a lancé plusieurs frappes aériennes, mais cela n’a pas empêché les attaques de Daech contre les soldats du régime syrien. Dans le sous-district de Hajin, à Deir Ez Zor, des terroristes de Daech ont tué le 20 juin deux membres des Forces démocratiques syriennes (FDS). Cela survient alors que les FDS ont publié une vidéo d'aveux de deux terroristes responsables des attaques. En outre, au moins quatre terroristes de Daech ont été arrêtés par les FDS dans les districts de Shaheel et Tel Hamis. Aux États-Unis, un djihadiste américain nommé Abdelhamid Al-Madioum a été condamné à dix ans de prison pour avoir combattu aux côtés de Daech en Syrie et fourni un « soutien matériel ». Selon le ministère de la Justice, le terroriste a rejoint Daech après avoir quitté les États-Unis pour se rendre au Maroc et en Syrie.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme a rapporté que la coalition internationale dirigée par les États-Unis et les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont mené en juin plusieurs opérations conjointes pour contrer le rythme opérationnel accru de l’Etat islamique (Daech) dans le nord-est de la Syrie. Les États-Unis ont également intercepté un drone lancé par des milices soutenues par l’Iran qui visaient la garnison d’al Tanf le 22 juin. Cela dit, les djihadistes de Daech ont tué au moins un membre des FDS dans la ville de Bahra, dans le gouvernorat de Deir ez Zor. Daech a également tué six soldats du régime Assad et un colonel dans la région syrienne de Badia. De même, l’agence de presse Nord a rapporté que des membres de Daech ont saisi une cargaison d’armes lorsqu’ils ont tendu une embuscade à un convoi du régime d’Assad voyageant de Palmyre à la base militaire T4 le 30 juin.

Par ailleurs, la Haute Commission électorale (HEC) de l'administration du nord et de l'est de la Syrie a reporté les élections locales prévues le 11 juin. « Le report est intervenu en réponse aux demandes des partis politiques et des alliances participant au processus électoral », indique un communiqué de la HEC. Quatre partis kurdes ont demandé un report des élections, et la HEC a déclaré que ces retards visaient à garantir que le processus électoral se déroulerait « de manière démocratique ». Cependant, les élections ont fait l’objet d’intenses pressions, principalement de la part de la Turquie, qui a menacé à plusieurs reprises d’invasion militaire. Dans le même temps, les États-Unis ont désapprouvé le processus et les médias ont suggéré que la Russie menaçait également de se retirer de l’accord de sécurité turco-russe, ce qui donnerait le feu vert à une invasion turque dans la région. On ne sait pas encore si les élections auront lieu en août, comme l’a annoncé HEC.

Enfin, L’AANES a publié une déclaration contre le Croissant-Rouge du Qatar et les institutions koweïtiennes pour leur rôle dans les « changements démographiques » dans la région d’Afrin occupée par la Turquie. Plusieurs colonies ont été construites sur des terres et des propriétés kurdes par des organisations qataries et koweïtiennes pour les Arabes déplacés depuis 2018, lorsque la Turquie et des milices sunnites arabes pro-turques ont occupé Afrin. L’AANES a souligné qu’elle travaillerait à tous les niveaux dans le cadre d’une « enquête internationale et tiendrait responsables ceux impliqués dans de telles politiques contraires à l’éthique ».

 

EUROPE : DEUX KURDES ÉLUES AU PARLEMENT EUROPÉEN

Deux jeunes femmes kurdes ont été élues aux élections européennes du 7 juin qui se sont tenues dans les États membres de l’Union européenne.

Il s’agit de Mme Evîn Incir, kurdo-suédoise présentée par la liste du Parti social démocrate. Elle était déjà une euro-députée brillante et appréciée sous la mandature précédente. Elle vient d’être réélue.

Mme Ozlem Demirel, germano-kurde a été élue sur la liste du parti de gauche Die Linke. Pour elle aussi il s’agit d’une réélection pour une nouveau mandat de cinq ans.

Cinq autres candidats kurdes s’étaient présentés à ces élections, sans succès.